
Kinshasa, mercredi 6 mai. Cité de l’Union africaine. 837 jours après sa prestation de serment le 20 janvier 2024, et à 989 jours de la fin de son deuxième et dernier mandat constitutionnel, Félix Tshisekedi a choisi de parler à la presse nationale et internationale. Face à lui, les caméras. À sa droite, son gouvernement au grand complet: la Première ministre Judith Suminwa Tuluka en personne, son directeur de cabinet, son conseiller spécial en matière de sécurité, le président intérimaire de son parti et le secrétaire permanent de l’Union sacrée.
À sa gauche, son équipe de communication conduite par son conseiller spécial en la matière, Bienvenu Ilambo, qui recevait son baptême de feu. Trois heures d’oral pour dire ce qui marche, ce qui coince, et ce qui vient et pourrait venir. Le chef de l’État règle ses comptes avec Kabila, flirte avec le 3e mandat et le glissement, défend Washington et aligne les chantiers. Verdict: «Le chemin parcouru est réel», mais «beaucoup reste à faire».
D’entrée, le ton est cash: pas de triomphalisme. «Je ne suis pas venu vous dire que tout est accompli». La phrase claque dès l’ouverture. Et Tshisekedi enfonce: «Ce ne serait ni vrai, ni juste, ni respectueux des efforts et des sacrifices que nos compatriotes consentent chaque jour». Alors pourquoi parler? Pour «dire ce qui a été engagé, reconnaître ce qui demeure encore comme défis, et indiquer la direction que nous devons poursuivre». Ligne de crête assumé: «L’heure n’est donc ni au relâchement ni à l’autosatisfaction». Parce que, oui, «je sais néanmoins que nos populations attendent davantage».
Sur le pouvoir d’achat, le président sort la calculette
Le baromètre, il le martèle: «Le succès économique se mesure au panier de la ménagère et au revenu du travailleur». Derrière, les arguments tombent. L’inflation? «Revenue à 3,3%, grâce au dispositif de régulation et de contrôle des prix». L’impôt sur le revenu? «Réduit de 15% à 3%» pour «protéger le pouvoir d’achat». Les salaires? «Triplés» pour les fonctionnaires, «quadruplés» pour les militaires et les policiers. Et le carburant terrestre? «Quatre baisses successives» pour «atténuer la pression sur le budget des ménages».
Pour les détails, le président passe la parole. Le ministre des Finances, Doudou Fwamba, est appelé à la barre sur la régularité des salaires et l’alignement de certains fonctionnaires aux cotisations sociales, avec 5% de retenue sur les salaires. L’exercice se veut pédagogique: chiffres à l’appui, face caméra. Objectif poursuivi: traduire la macro en micro. «L’amélioration des conditions de vie des ménages vulnérables demeure une priorité», insiste le chef de l’État, avec un focus sur «les femmes, les enfants et les jeunes».
Côté béton, la liste est longue et assumée
«Nous avons relancé des projets structurants d’envergure», lance-t-il. Et d’égrener: la centrale de Kakobola mise en service, le port en eau profonde de Banana lancé, N’Djili en modernisation, la rocade de Kinshasa en construction. Plus loin, les corridors Kinshasa-Lubumbashi et Sakania-Lobito, sans oublier les nouvelles universités à Bunia, Mbuji-Mayi, Kolwezi et Kananga, puis une dizaine d’autres en gestation.
Nouveau coup de projecteur: l’eau. Le ministre des Ressources hydrauliques et de l’Électricité, Sakombi Molendo, prend le micro, à son tour, pour annoncer la mise en service des modules 2 et 3 du complexe industriel de traitement d’eau de l’Ozone, dans la commune de Ngaliema. Capacité totale: 330 000 m³/jour. L’enjeu? «Cette infrastructure majeure permettra d’améliorer l’alimentation en eau potable de près de 6 millions d’habitants à Kinshasa», précise-t-il, citant Ngaliema, Kintambo, Selembao, Mont-Ngafula, Bandalungwa, Kasa-Vubu, Ngiri-Ngiri, Bumbu.
Le bilan tient en cinq mots: «Des choses ont été faites». Et deux nuances: «Des résultats existent», mais «tout n’est pas achevé». Conclusion: «Le chemin parcouru est réel», «les chantiers encore ouverts sont nombreux», et surtout «la vision, elle, demeure intacte».
Politique: Kabila étrillé, 3ème mandat ou glissement en embuscade
Là, le gant tombe. Sur Joseph Kabila, Tshisekedi parle d’un «vrai gâchis». Il rappelle le duo historique: «Nous avions réussi, lui et moi, et lui particulièrement d’ailleurs, à obtenir la première alternance pacifique et démocratique dans notre pays. C’était historique». Avant de trancher: «Nous n’avions pas le droit de cracher sur un tel héritage».
Le réquisitoire suit, sec: «Les générations futures retiendront que celui qui a été un acteur clé de cette alternance a aussi été le fossoyeur de cette belle œuvre en refusant de participer aux élections de 2023 pour chercher à contraindre le gouvernement à un dialogue. Puis il a quitté le pays clandestinement et a boudé ma réinvestiture en janvier 2024». Il valide au passage les sanctions américaines: «Ces sanctions se justifient. Ils n’ont vu que ce que moi j’avais vu depuis plusieurs années. Les Américains ne sont pas des enfants de cœur».
Accusation frontale: Kabila «soutient la guerre dans l’est».Dans la foulée, deux dossiers explosifs. En premier, le débat sur la Constitution. Tshisekedi calme d’abord le jeu: les slogans de ses partisans pour un 3ème mandat sont «de l’ordre du débat». «Lorsque vous venez dans un débat sérieux, il ne faut pas amener les slogans. (…) Ne prenons pas ça en compte». Puis il ouvre lui-même la porte, sans détour: «Je n’ai pas sollicité le troisième mandat, mais je vous le dis, si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai. Mon vœu le plus ardent est que cette République recouvre sa stabilité, sa dignité». Et se pose en contre-modèle absolu de son prédécesseur: «Moi, je me mettrai à la disposition de mon successeur. Je n’irai pas prendre les armes contre lui. (…) Je vais m’effacer pour lui, (…) mais je serai là, dans l’ombre, prêt à servir». Promesse: être «un bon conseiller».
Diplomatie: Washington défendu, la souveraineté en ligne rouge
Face aux critiques, Tshisekedi sort la cuirasse. «La voie diplomatique n’a jamais été un signe de faiblesse, c’était au contraire le choix de la responsabilité, de la maîtrise et de la puissance». Mieux: «La diplomatie, lorsqu’elle est portée avec méthode et rigueur, est un instrument de la puissance de l’État». À quoi ça sert? À «isoler l’agresseur, mobiliser le droit international, obtenir des sanctions ciblées». Et les accords de Washington? «Je sais les interrogations qu’ils ont pu susciter».
Réponse cinglante: «Ils ne sont pas une délégation de souveraineté, encore moins une transaction sur le dos du peuple congolais». Le deal est clair: ces accords «n’ont de sens qu’en ce qu’ils doivent contribuer concrètement à faire taire les armes, à mettre fin au soutien aux groupes armés, à restaurer pleinement l’autorité de l’État et à sécuriser nos frontières».
L’avertissement, enfin: «Garant de la nation, je n’aurais accepté aucun accord, aucune médiation, aucun partenariat qui porterait cette atteinte à la souveraineté de la République Démocratique du Congo».
Vision: de «pays à problèmes» à «pays solution»
Changement de narratif. «La République Démocratique du Congo n’est plus un pays à regarder seulement comme un territoire à problèmes, mais il est désormais identifié à l’échelle du monde comme pays solution». Pourquoi? «C’est l’histoire de solution pour l’énergie, le climat et pour l’industrie de demain. Nos minerais: le cobalt, le coltan, le lithium, le cuivre, ne sont pas de simples richesses en cuivre dans notre sous-sol. Ils sont des ressources stratégiques qui participent à façonner l’avenir du monde».
Mais à une condition: «Le gouvernement congolais attend désormais des investissements responsables, des infrastructures structurantes, des unités de transformation locale, des emplois pour notre jeunesse, une gouvernance transparente et des partenariats qui servent d’abord les intérêts du peuple congolais».
Kinshasa, le boulet au pied
Là encore, pas d’esquive. «Je suis conscient et préoccupé par l’insalubrité à Kinshasa; je suis activement impliqué dans le suivi et l’amélioration de la situation avec le gouverneur et de nouveaux partenaires. Les solutions prennent du temps, mais je reste engagé». Le diagnostic est brutal: «Cette ville a longtemps été laissée sans politique d’urbanisation (…), les embouteillages, l’indiscipline routière, sont des conséquences du fait que l’on a laissé grandir cette ville sans urbanisation. On est passé d’un peu moins d’un million d’habitants dans les années 60 à près de 20.000.000 aujourd’hui». Solution envisagée? L’extension. «Je comprends que vivre sur l’espace dans lequel nous vivons aujourd’hui devient impossible, intenable».
La sortie: chrono serré, guerre en toile de fond
Tshisekedi referme son oral avec une formule qui résume tout: «Des résultats existent», «le chemin parcouru est réel», mais «beaucoup reste encore à faire». Mi-mandat acté. Reste 2 ans pour transformer le bilan d’étape en bilan, la dernière année étant celle de la campagne. Mais le président l’a dit, net: «Il n’y aura pas d’élections tant que la guerre ne sera pas terminée». Deuxième et dernier dossier chaud. La phrase plane, et ouvre la voie au glissement de fait si les armes ne se taisent pas.

