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Lonji Bandekela: portrait de la discrète architecte de l’ENA/RDC et d’autres politiques publiques

Elle n’aime pas les feux de la rampe. Pourtant, partout où elle est passée, des lois ont pris corps, des institutions ont surgi et des recettes publiques ont cessé d’être de simples promesses. Godélive‑Élisabeth Lonji Bandekela est de ces femmes qui façonnent l’État à force de travail patient, de négociations précises et d’exigence technique.

Pour la Journée internationale de la femme 2026, la Rédaction d’AfricaNews est allée à la rencontre de cette «bâtisseuse de la République» tapie dans l’ombre, une femme dont l’empreinte se lit dans les textes et sur le papier des balances fiscales. Elle est la princesse des Bakwa Lonji, fille du chef de groupement Lonji.

Une bâtisseuse de l’État, aux fondations visibles

Depuis près de trente ans, Lonji navigue entre cabinets ministériels, audits et salles de formation. Son nom est associé à des textes structurants: la loi organique sur les services publics, le statut du personnel de carrière intégrant des dispositions favorables aux fonctionnaires femmes, ou encore la création de la Direction des Grandes Entreprises, ce levier qui concentre aujourd’hui une part massive des recettes de la Direction générale des impôts -DGI. Mais son action dépasse la simple signature: elle a impulsé la modernisation des procédures fiscales, conduit des études sectorielles pour mieux fiscaliser l’économie et mené la réforme de la fiscalité minière, désormais essentielle aux ressources de l’État.

Son travail s’inscrit aussi à l’échelle internationale. En lien avec l’OCDE, elle a participé à la construction d’une fiscalité internationale pour la République Démocratique du Congo et à la création d’une Unité Prix de Transfert; elle a négocié des conventions fiscales bilatérales -notamment avec l’Afrique du Sud et la Belgique- et piloté des situations de crise, comme celles liées à l’introduction de la TVA.

Toutes ces opérations, laborieuses et techniques, convergent vers une même logique : rendre l’État capable de financer ses missions. Comme elle le résume: «La question de la formation et du recrutement des agents de l’État se pose de manière immuable dans tous les pays».

De la vision au décret: faire naître l’ENA‑RDC

La genèse de l’École nationale d’administration en République Démocratique du Congo n’est pas une histoire d’ego politique mais celle d’un double diagnostic et d’alliances soigneusement tissées. Lonji rappelle le chemin parcouru: «une administration respectable en 1960, puis une dégradation progressive liée aux troubles, au clientélisme et à des recrutements massifs inadaptés dans les années 1990, qui ont profondément fragilisé la fonction publique. Face à ces héritages, une réponse structurelle s’imposait».

L’opportunité est née en 2012, après une audience entre le ministre de la Fonction publique et l’Association congolaise des anciens de l’ENA. Invitée à prendre la direction du cabinet ministériel à la Fonction publique, Lonji saisit la chance de transformer une ambition en projet concret. Sa méthode? Analyser les échecs passés, réécrire les étapes de la réforme et instaurer une coordination interministérielle claire, présidée par le Premier ministre et appuyée par le vice‑Premier ministre en charge du budget. «La réussite d’un changement dépend… de l’adhésion de toutes les parties prenantes», insiste‑t‑elle, citant les leçons apprises dans ses travaux et ses expériences internationales.

Obtenir l’adhésion extérieure fut également crucial. Le soutien de la Banque mondiale et l’expertise de l’ENA France, matérialisée par une visite à Strasbourg, ont donné au projet la crédibilité nécessaire. Sur le plan juridique, il a fallu deux textes législatifs et un décret. Le 16 avril 2013, le Premier ministre Matata Ponyo signait la création officielle de l’ENA‑RDC. «L’ingénierie pédagogique était approuvée: la réforme était en marche», se souvient Lonji. Mais la route vers la mise en œuvre effective ne faisait que commencer, ajoute‑t‑elle aussitôt.

Transmettre, solidifier, accompagner la relève

Une fois le décret acquis, le défi change de registre: il faut des murs, des programmes, des formateurs et des promotions formées pour occuper l’espace public. Lonji est revenue à la Direction générale des Impôts -DGI- pour finaliser la modernisation de l’offre de formation de l’École nationale des Finances -ENF-, convaincue que la transformation durable commence par la qualité des hommes et des femmes qui servent l’État. «Mon vœu le plus ardent est de voir cette ENA se doter de toutes les structures prévues pour son fonctionnement et d’infrastructures adéquates», confie‑t‑elle, rappelant que sans moyens concrets, un décret reste une belle intention.

Aujourd’hui, elle prépare un doctorat à Aix‑Marseille tout en animant des séminaires de haut niveau dans différents coins du monde. À travers ces interventions, elle transmet non seulement des savoirs techniques mais aussi une éthique du service public : sens du mérite, responsabilité et rendement. Elle accorde une attention particulière à la promotion des femmes  -une discrimination positive assumée- estimant que l’équilibre des sexes dans les sphères décisionnelles est aussi un vecteur de qualité publique. Ses interlocuteurs et anciens participants témoignent d’une formatrice exigeante, pratique et profondément convaincue que la formation est le levier de la reconstruction.

Ancrage local et engagement communautaire

Au-delà des arènes nationales et internationales, Lonji n’a pas oublié ses racines. Depuis 2018, elle a rejoint son père au village pour contribuer à l’amélioration des conditions de vie des populations de Lukangu, dans le territoire de Katanda, au Kasaï‑Oriental. Cet engagement local se traduit par des actions concrètes -amélioration des infrastructures, appui à des projets de développement communautaire et promotion de l’accès aux services de base- qui prolongent sur le terrain les objectifs de renforcement de l’État qu’elle défend sur le papier.

Héritage et cap : une reconstruction au long cours

Le parcours de Lonji Bandekela illustre une vérité simple mais souvent oubliée: «bâtir l’État se joue dans la durée, par des gestes répétitifs: écrire une loi, négocier un accord, installer une formation, former un formateur». Son travail a posé des pierres angulaires dans la réforme administrative et fiscale du pays; il a aussi donné à la modernisation une méthode : expertise technique, alliances politiques, appropriation locale et formation continue.

En quittant son bureau, elle ne revendique pas de gloire personnelle. Elle revendique des écoles pleines, des promotions prêtes à gouverner et une administration capable d’assumer ses responsabilités. Pour une République Démocratique du Congo qui se rêve réveillée, ce sont ces pierres -posées par des femmes et des hommes patients et exigeants- qui dessineront le socle durable. Et si la République a besoin d’architectes, certaines, comme Lonji, travaillent dans l’ombre avec la rigueur d’un ingénieur et la foi d’une chercheuse engagée. Leur œuvre, invisible à «l’instant T», façonne pourtant l’avenir du pays.

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