
Le monde a tout suivi et tout écouté. Il y a deux récits à Washington pour un seul front. Celui du président qui brandit un trophée, et celui de son émissaire qui décrit un ouvrage inachevé. Entre les deux, l’ONU, Uvira et la Première ministre Judith Suminwa qui rappelle que pendant que l’Amérique se contredit, l’Est de la République Démocratique du Congo saigne encore. Le 22 septembre 2026, à la tribune de la 81e Assemblée générale, Donald Trump décline son palmarès: huit conflits réglés depuis son retour. Parmi eux, cite-t-il, Rwanda-RDC. Le 8 juillet, à bord d’Air Force One, il résumait déjà: «The Congo vs. Rwanda. I settled it after 14 years and about 15 million people had their heads chopped off». Traduction: «Le Congo contre le Rwanda. Je l’ai réglé après 14 ans et environ 15 millions de personnes décapitées».Le ton est celui du bulletin de victoire. «I ended it». Traduction: «J’y ai mis fin».
Quatre jours plus tard, même enceinte, son conseiller spécial pour l’Afrique vient, sans le vouloir, défaire le tableau. Sur France 24 le 26 septembre, Massad Boulos ne parle pas d’épilogue. Il parle d’un processus qui «va prendre du temps», qui «n’est pas encore terminé», et pour lequel il faut donner «une chance» sur la base de «bonnes indications». C’est le grand écart. D’un côté la coupe brandie, de l’autre le projet en cours d’érection. L’un proclame la clôture, l’autre avoue l’inachèvement. Un désaveu involontaire en direct, un correctif par l’absurde: celui qui doit porter la ligne présidentielle en dit l’inverse.
Pour faire tenir cette contradiction, Boulos recourt à une formule lancée le 16 février à Munich à propos de l’accord du 27 juin 2025 entre Kinshasa et Kigali: ce texte ne serait qu’une «rampe de lancement». Le 26 septembre, il précise: «Nous sommes très fiers des accords de Washington. Ils n’étaient qu’un point de départ».
L’image de la plateforme initiale arrange cependant tout le monde. À Trump, elle fournit un décollage déjà réussi. À Boulos, elle procure l’alibi d’un vol qui n’a pas encore eu lieu. La Maison Blanche communique sur une orbite atteinte, son envoyé sur une piste encore en construction. Pour donner du poids à cette rhétorique, Boulos ressort et assume l’arsenal punitif. Accusé de partialité par Kigali, il répond par la fermeté: «Les sanctions contre le Rwanda étaient une conséquence directe de l’invasion d’Uvira, juste après l’accord de Washington. On leur a donné la possibilité de se retirer, nous avons fait preuve d’une extrême patience, mais nous avons malheureusement dû imposer des sanctions».
Les mesures du 2 mars visant les Forces de défense rwandaises et quatre généraux seraient donc, dans sa bouche, à la fois légitimes et réversibles: elles «pourront être levées dès que Kigali se conformera». Une approche transactionnelle. C’est précisément ce calendrier qui s’effondre face à Kigali. Le Rwanda ne conteste pas l’existence de la salve du 2 mars, il en pulvérise la causalité. Sur X le 26 septembre, son ministre des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, détaille: «L’AFC/M23, un mouvement congolais, a commencé à se retirer de la ville d’Uvira le 16 décembre 2025 et a terminé son retrait le 17 janvier 2026. La ville a ensuite été reprise par l’armée congolaise -FARDC-, ses alliés burundais et ses milices -FDLR et Wazalendo».
Et de conclure: «Il est donc extrêmement difficile de justifier les sanctions américaines contre le Rwanda par le refus de l’AFC/M23 de se retirer d’Uvira». Le 17 janvier contre le 2 mars. Quarante-quatre jours. Si le mouvement rebelle avait quitté les lieux depuis un mois et demi, comment justifier une mesure coercitive pour refus de quitter les lieux? Pour Kigali, Uvira prouve qu’on le punit même quand il recule.
Pour Washington, la prise d’Uvira juste après juin 2025 reste une «violation grave» qui a nécessité une longue patience avant de frapper.Et c’est là que s’intercale la voix de Kinshasa. Le 23 septembre, un jour après Trump et trois jours avant Boulos, Judith Suminwa monte à la même tribune. Elle ne parle ni de trophée ni de plateforme initiale. Elle parle d’obligation. «Mon pays demeure confronté à une guerre d’agression menée par le Rwanda sous couvert de l’AFC/M23, en violation de sa souveraineté et de son intégrité territoriale, comme l’ont documenté les Nations Unies», rappelle celle qui représente Félix Tshisekedi.
Sa phrase-mère recadre les deux versions américaines d’un seul trait: «Nous n’attendons pas de nouveaux textes pour remplacer ceux qui ont déjà été adoptés. Nous attendons leur exécution». L’exécution, ce n’est pas l’accord de Washington. C’est la résolution 2773 du Conseil de sécurité, adoptée à l’unanimité le 21 février 2025: arrêt des hostilités, retrait du M23, démantèlement des administrations parallèles, départ des troupes rwandaises. Pour Kinshasa, empiler les processus ne sert à rien si le texte fondateur reste lettre morte. Même sur l’alibi des FDLR, Suminwa verrouille: ce prétexte «ne saurait désormais plus servir» à justifier une présence étrangère, dit-elle, en citant le protocole du 30 mai et le rapatriement de 120 personnes le 8 septembre avec la MONUSCO.
Au final, l’équation est limpide. Washington raconte deux histoires pour préserver son autorité: une terminée pour le président, une à bâtir pour son envoyé. Kigali démonte l’horloge américaine pour plaider son innocence. Kinshasa exige le respect strict du droit pour préserver son territoire. Entre le trophée de Trump et le chantier de Boulos, il n’y a pas de paix. Il y a Uvira avec ses récits contradictoires. Il y a le Nord et le Sud-Kivu qui brûlent encore. Il y a cette phrase de Kinshasa qui résonne comme un constat d’échec: pendant que Washington raconte deux guerres, l’Est de la République Démocratique du Congo en meurt d’une seule.






