
Ancienne cadre de l’UNC, Yori Ndjoli a le courage de ses idées. Elle bouscule le récit officiel dans une tribune publiée le 4 juillet sur «Information en bref». Son pari: relire les deux dernières présidences non à l’aune des slogans, mais des actes, pour comprendre qui a consolidé la souveraineté congolaise et qui l’a fragilisée. Face à face, deux méthodes. Joseph Kabila incarne, selon elle, la «fermeté institutionnelle»: réunification du pays après la fragmentation, adoption de la Constitution de 2006, rapport de force assumé face au M23 jusqu’à la reddition de 2013 à Kampala.
Sur l’économie, elle retient le Code minier révisé de 2018 comme un acte de «nationalisme brut»: en créant les «substances stratégiques» et en relevant les redevances, Kinshasa aurait repris la main sur son sous-sol face aux multinationales. Tshisekedi représente l’inverse: effondrement de l’appareil sécuritaire dans l’Est, libération d’anciens cadres du M23, négociations à répétition, et volonté obsessionnelle de réviser la Constitution de 2006, perçue comme une «diversion périlleuse».
Politiquement, l’autrice dénonce une gouvernance par la division, un discours d’exclusion qui fissure le «vouloir-vivre collectif». Économiquement, elle pointe un «deal minier opaque» issu de l’accord de Washington, qui ferait de Kigali la plaque tournante du transit et du raffinage des minerais du Kivu. Au final, Yori Ndjoli ne cherche pas l’hagiographie: «Nul n’est parfait». Mais elle appelle à un retour au réel: «L’Histoire ne juge pas les discours. Elle juge les actes. Elle juge leurs conséquences». Et à s’autoriser «la sagesse du recul», car, dit-elle, «notre jugement à l’égard de Kabila a manqué d’objectivité». Une grille de lecture qui tombe au moment où la Nation s’interroge sur son unité, ses ressources et son avenir.
Qui de Joseph Kabila et de Félix Tshisekedi a réellement trahi le Congo, notre patrimoine commun?
Deux présidences. Deux approches. Deux lectures irréconciliables de la souveraineté nationale. L’histoire jugera chacune d’elles à l’aune des actes posés, loin des artifices de la communication politique et des postures de circonstances. Le destin d’une nation se mesure à sa capacité à sanctuariser son territoire, à protéger ses ressources et à cimenter sa cohésion face aux appétits extérieurs. Sous la présidence de Joseph Kabila, la trajectoire de l’ État s’est inscrite dans une dynamique d’affirmation institutionnelle et de refus du diktat face au chaos hérité des guerres du Congo. Contre vents et marées, au sortir d’une décennie de fragmentation, les accords issus du dialogue intercongolais ont brisé la tentative de partition du pays pour imposer une réunification territoriale effective.
Cet effort de refondation s’est cristallisé dans l’adoption de la Constitution de 2006, texte fondateur garantissant l’équilibre des pouvoirs et l’indivisibilité de la République, ouvrant la voie aux premiers scrutins démocratiques de notre histoire contemporaine. Face aux agressions armées, ce pouvoir a su, à des moments clés, choisir le rapport de force: Cette guerre a pu prendre fin grâce, d’une part, à un commandement assumé et efficient soutenu par une armée disciplinée et, d’autre part, à une diplomatie silencieuse mais efficace. Soucieux de trouver des solutions africaines aux problèmes africains, le président Joseph Kabila n’a ménagé aucune option, militaire, politique ou diplomatique, à l’instar de la rencontre de Kampala, un moment charnière dans la recherche de la paix qui s’est soldé en 2013 par la reddition du mouvement M23, réaffirmant ainsi l’autorité exclusive de la République sur ses frontières orientales.
Cette même doctrine de fermeté s’est imposée sur le front de la souveraineté économique. En initiant et en promulguant le Code minier révisé de 2018, Joseph Kabila a posé un acte de nationalisme brut et courageux. Face aux menaces ouvertes au chantage au désinvestissement et aux pressions intenses des multinationales minières occidentales, ce texte a érigé un véritable bouclier juridique pour l’État. En introduisant le concept de «substances stratégiques» et en augmentant drastiquement les redevances minières, cette réforme a permis à la RDC de reprendre le contrôle conceptuel et financier de ses richesses, forçant les capitaux étrangers à plier devant les intérêts supérieurs de la Nation.
Depuis 2019, la présidence de Felix Tshisekedi offre un spectacle radicalement inverse, caractérisé par un effondrement systémique de l’appareil sécuritaire dans l’Est et un renoncement flagrant face aux équilibres géopolitiques régionaux. Le traitement de la crise sécuritaire brise le principe même de la fermeté républicaine : la libération d’anciens cadres du M23, les initiatives de dialogue et les négociations répétées avec les bras armés des agresseurs de la Nation s’apparentent à une politique de concession permanente. Parallèlement, la manœuvre politique visant de manière obsessionnelle à changer la Constitution de 2006 apparaît comme une diversion périlleuse. Ce projet de déconstruction institutionnelle fragilise le pacte républicain au moment précis où le pays requiert une unité sacrée, dénudant le pouvoir de toute boussole doctrinale.
À cette faillite stratégique, s’ajoute l’exercice d’un pouvoir par la fracture sociale. Le régime actuel s’est enfermé dans un narratif d’exclusion, de stigmatisation et de discrimination systématique, faisant le lit de la division et instrumentalisant les replis identitaires à des fins de survie politique. En instillant le poison de la division et en catégorisant les citoyens, ce discours officiel fragmente le vouloir-vivre collectif, transformant la Nation en une mosaïque de blocs antagonistes, plurielle et divisible. Cette rhétorique de la haine et du tri sélectif produit une conséquence dévastatrice : la décrédibilisation de la fonction même de l’État. L’autorité publique ne s’impose plus comme l’arbitre neutre , le protecteur impartial et le garant suprême de l’intérêt général, mais s’abaisse au rang d’un instrument partisan de persécution et de règlement de comptes. Quand l’État cesse d’unifier pour fragmenter, il abdique sa raison d’être.
Le reniement est tout aussi total sur le plan économique et stratégique. Là où le régime précédent imposait un cadre juridique strict pour protéger le sous-sol, le pouvoir actuel capitule en rasant les murs à travers le deal minier opaque de l’accord de Washington. Ce compromis secret sacrifie l’autonomie économique de la RDC pour servir, en réalité, les intérêts de son principal prédateur régional. Sous le paravent hypocrite d’une prétendue «intégration économique régionale» et de projets transfrontaliers conjoints, Kinshasa offre sur un plateau à Kigali le rôle de plaque tournante officielle du transit, du raffinage et du traitement légitime des richesses minières issues du Kivu.
Loin de consolider l’unité nationale, ces compromissions flagrantes tracent méthodiquement la voie à une balkanisation territoriale de fait, doublée d’une décomposition sociale, au bénéfice exclusif du régime de Paul Kagame. Face à ce miroir sans concession de l’Histoire, les Congolais doivent aujourd’hui trancher une question vitale : quel dirigeant a imposé la cohésion nationale par la fermeté des institutions et la protection du sous-sol, et lequel est en train de conduire la Nation vers son éclatement, sa division et sa dépendance par la faiblesse de ses choix. L’Histoire ne juge pas les discours. Elle juge les actes. Elle juge leurs conséquences. Et c’est à cette lumière crue, débarrassée des illusions de la propagande, que chaque dirigeant devra répondre de ses arbitrages devant la Nation.
Yori DJOLI
