
La médiation de Moïse Katumbi n’aura tenu que quelques jours. La guerre des clans qui mine Ensemble pour la République a repris de plus belle, ravivée par une sortie musclée qui a conduit les observateurs à trancher, chiffres à l’appui, la question qui fâche: qui, d’Olivier Kamitatu Etsu ou de Salomon Kalonda Della, est le vrai poids lourd du katumbisme? Tout part d’une intervention mardi sur une chaîne YouTube.
Hervé Diakiese, porte-parole du parti et proche d’Olivier Kamitatu, y menace de s’en prendre à «quiconque au sein du parti, y compris Moïse Katumbi», manquerait de respect à Kamitatu, directeur de cabinet et porte-parole du leader. Il y déroule le CV de son mentor: président de l’Assemblée nationale pendant la transition 1+4, acteur de tous les pourparlers politiques, ténor du G7 ayant rallié Katumbi en 2015 contre le troisième mandat de Joseph Kabila. Pour lui, Kamitatu est dans la catégorie des «maréchaux», les autres -allusion transparente au camp Kalonda- ne seraient que des «aides de camp, bons pour apprêter les habits et les chaussures du chef». Une hiérarchie que les urnes viennent sérieusement nuancer.
Le capital historique contre le capital électoral
Olivier Kamitatu détient incontestablement le capital historique. Ancien cadre du MLC, parti issu de la rébellion soutenue par l’Ouganda et dirigée par Jean-Pierre Bemba, radié pour «haute trahison» après deux ans passés aux commandes de l’Assemblée nationale 1+4, il fonde ARC. En 2006, son regroupement Forces du Renouveau vise la majorité pro-Kabila et son nom est cité pour la Primature. Il n’obtient que 28 sièges, dont deux pour l’ARC. La Primature échoit au PALU -34 élus-, le perchoir au PPRD -111-. Il se contente du ministère du Plan. En 2011, progression avec 16 sièges, avant le ralliement à Katumbi en 2015. En face, Salomon Kalonda incarne le capital électoral. Conseiller politique du gouverneur Katumbi en charge des Infrastructures, puis conseiller spécial, il bâtit avec la bénédiction de son patron sa propre machine politique: le Parti national pour la démocratie -PND.
Une implantation nationale d’emblée. Le PND existe de 2015 à 2021, date de la fusion créant Ensemble pour la République. Il est présidé par Salomon Kalonda Della, avec Christian Momat comme secrétaire général. Dès les préparatifs des élections initialement prévues en 2016, il aligne des candidats dans près de 95% des circonscriptions du pays, se plaçant parmi les dix partis les plus implantés à l’échelle nationale, devant le MLC et le PALU. Le socle électoral de 2018. Au sein de la plateforme Ensemble pour le Changement, le PND forme avec d’autres partis la coalition AMK. Résultat: 24 élus au total, dont 12 députés nationaux et 12 députés provinciaux, répartis de Kinshasa à l’ex-Katanga, faisant du PND la révélation du scrutin après l’UDPS et l’AFDC-A. La répartition des 24 sièges.
À l’Assemblée nationale: trois élus à Kinshasa -Eliezer Tambwe, Daniel Safu et Christelle Vuanga-, un dans le Tanganyika, un à Ngandajika, un dans le Lualaba et six dans le Haut-Katanga. Au niveau provincial: un à Matadi, un à Banalia, trois dans le Tanganyika, un dans le Lualaba et six dans le Haut-Katanga. Le poids dans Ensemble. Sur les 74 sièges obtenus par Ensemble en 2018, le MS de Pierre Lumbi en remporte 24, l’AMK portée par le PND en pèse 24, le G7 de Kamitatu se contente de 11 sièges dont deux seulement pour l’ARC. Lors de la création d’Ensemble pour la République en 2021, le PND arrive ainsi à la table de fusion -aux côtés du MS, de l’UNADEF de Christian Mwando, de l’ARC et de l’ADP de Christophe Lutundula- avec un capital concret: implantation, élus et ancrage institutionnel.
Dans les Assemblées provinciales, il occupe la première vice-présidence de la Tshopo, la première vice-présidence puis le perchoir du Haut-Katanga après la mort de Gabriel Kyungu, ainsi que des postes de rapporteur-adjoint au Lualaba et au Tanganyika. Dans les gouvernements provinciaux: trois portefeuilles au Haut-Katanga – Budget, Mines et Affaires foncières – et un ministre au Haut-Lomami.
Avec l’avènement de l’Union sacrée, le PND cède le ministère national des Transports à Chérubin Okende d’heureuse mémoire, tout en conservant le vice-ministère de la Santé. Un départ canon qui lui donne, à la fusion, un capital politique concret: implantation nationale, élus nationaux et provinciaux, ministres et responsabilités majeures dans les institutions.
L’épreuve de vérité de 2023
2023 sert de test grandeur nature. Salomon Kalonda est emprisonné en mai. La campagne se fait sans lui.
À l’Ouest, présenté comme le terroir naturel d’Olivier Kamitatu, Katumbi doit surfer seul. Les images de la Place Sainte Thérèse à Kinshasa peinant à se remplir et la défaite personnelle de Kamitatu à la députation nationale dans son fief de Bulungu -où l’Ouest vote massivement Félix Tshisekedi- symbolisent l’érosion. Kikwit, où le Dircab avait précédé la veille, fait flop. Idiofa sauve la mise grâce à l’implication de Boris Mbuku, réélu. Dans la même région, Diakiese, l’autre maréchal autoproclamé et porte-parole du porte-parole, mord aussi la poussière aux nationales à Lukunga, dans la capitale cette fois-ci. À l’opposé, depuis sa cellule, Salomon Kalonda se fait élire député provincial à Kindu, y fait élire un autre provincial et un national. Le Maniema, son bastion, reste avec le Grand Katanga les deux seules zones où Moïse Katumbi devance le président réelu.
«Autour de Katumbi, les chiffres parlent et disent en faveur de qui penche la balance», résume un cadre d’Ensemble. Dans la métaphore guerrière voulue et imposée par Diakiese, les observateurs distinguent désormais deux profils: Kamitatu, maréchal au sens protocolaire, à respecter pour son histoire et son carnet d’adresses diplomatique, mais maréchal à la retraite, sans troupes sur le terrain. Et Kalonda, chef d’état-major en activité, moins galonné sur le papier, mais seul à amener des bataillons électoraux et à contrôler depuis quinze ans la garde rapprochée du boss.
Si Moïse Katumbi a besoin du premier pour parler à la communauté internationale, il a besoin du second pour gagner une élection. C’est tout le drame d’Ensemble: le parti ne peut se passer ni de l’un ni de l’autre, mais ne peut plus cacher lequel pèse le plus dans les urnes. Le respect et le miroir s’imposent.

