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Une offre Mpesa et un aveu de paiement pour défendre Nicolas Kazadi

Cinq médias publient le même texte pour défendre la dette de l’ex-ministre des Finances. En coulisses: un distributeur, une offre de paiement mobile et une confession. L’histoire commence comme une blague de salle de rédac. Mercredi 9 septembre, à quelques heures d’intervalle, un journal quotidien et quatre sites kinois publient le même article. Mot pour mot. La Prospérité, Nouveau Média, Congo Profond, Congo Virtuel, Chronik’Eco. Cinq noms, une seule voix: défendre une dette publique contractée sous l’ancien ministre des Finances Nicolas Kazadi, tenter de déconstruire les articles d’AfricaNews sur le coût réel de cet emprunt TDB/Frontera pour le Trésor, et décréter que nos calculs sur son remboursement seraient faux.

Le chapô donne le la: «En opposant à l’ancien ministre des Finances ses propres emprunts commerciaux, Steve Wembi et AfricaNews RDC passent à côté de…». La suite, un copié-collé parfait. Même la vitrine trahit l’opération. Congo Profond et La Prospérité titrent identique: «Faux procès contre Nicolas Kazadi». Nouveau Média: «Dette publique: une certaine presse fait un faux procès». Congo Virtuel: même formule avec nos noms dedans. Chronik’Eco joue le prof de maths: «Avant de donner des leçons à Nicolas Kazadi, encore faut-il savoir compter». Justement, comptons.

52 millions, et même plus

Notre enquête arrondissait à 150 millions de dollars. La note officielle de la Direction générale de la dette publique -DGDP- du 18 mai 2023, que nos confrères citent sans la lire, dit plus: 127,5 millions de dollars à la Trade and Development Bank plus 30 millions chez Frontera, soit 157,5 millions au total. On avait sous-évalué.   Pour nous «corriger», nos cinq pourfendeurs de mauvaise foi expliquent que 150 millions à 11,5% ne font que 17,25 millions d’intérêts. Puis, ligne suivante, ils s’auto-KO: «Les échéances de 26 millions par semestre comprennent donc le remboursement du capital et des intérêts». 26 millions x 2 = 52 millions par an qui sortent du Trésor.

Que ce soit de l’intérêt ou du capital, pour le contribuable, c’est un trou. C’est une charge supplémentaire. Et la note dit tout ce qu’ils taisent. Point 1: l’avis de la DGDP était demandé pour vérifier la conformité de ces emprunts avec les engagements extérieurs de l’Etat, y compris le programme FMI. Détail gênant, donc effacé. Point 3: taux variable SOFR + 6,5%, soit 11,08% et 11,12% au jour de la cotation, maturité express de 4,5 ans, 2,5% de frais d’arrangement payés cash le jour de la signature -3,937 millions de dollars-, plus commissions d’engagement et de tirage. Au réel, 26,25 millions de capital + 8,73 millions d’intérêts = 34,98 millions par semestre. Soit 69,96 millions la première année. On était en dessous.

«Je te fais Mpesa»

Reste la question par excellence: qui écrit? Qui paie?

Nos vérifications, appuyées sur les propres confidences de Tchèque Bukasa, directeur de Congo Profond présenté comme courroie de transmission de cette opération, convergent vers des proches de Nicolas Kazadi présentés comme étant à l’origine du texte. Le 9 septembre à 08h45, sur WhatsApp, Bukasa démarche un confrère kinois avec le texte déjà prêt et son titre imposé. Steve Wembi et AfricaNews y sont attaqués. C’est rejeté. Puis il revient: «Dette publique: le faux procès fait à Nicolas Kazadi masque le vrai danger du réendettement». 29 secondes d’appel vocal derrière pour marchander: «On peut changer le titre, mais tu gardes le corps». Et pour faire passer la pilule, selon des captures consultées par AfricaNews: «Je te fais Mpesa». L’ultime tentative de convaincre son interlocuteur par un vocal authentifié se bute, lui aussi, à un refus catégorique. Des sollicitations similaires à l’endroit d’un confrère membre de la Rédaction du site Scooprdc n’ont pas prospéré. Ici, le boss veille au grain et respecte les textes légaux. Mais les traces sont restées et sont disponibles. 

Bukasa a même tenté de passer par un journaliste d’AfricaNews, approché pour savoir s’il était pigiste dans un autre média. La capture existe également. Le lendemain, rattrapé par l’affaire, le patron de Congo Profond livre une autre version dans une conversation avec un autre compagnon: «Ce sont les gens de Kazadi qui m’ont contacté avec ce texte déjà écrit, j’ai refusé de le diffuser tel quel. Malheureusement les autres confrères n’ont pas été professionnels». Révélation capitale: l’origine serait bien, selon lui, l’entourage de Kazadi. Sauf que Congo Profond, le propre site du professionnel, a bien diffusé la même copie.

Contacté, Rachidi Mabandu, directeur de Nouveau Média, admet avoir été approché avec proposition de prise en charge et théorise dans la panique: «Ce que tu écris n’est pas une évangile. Souffrez que les autres donnent un autre son de cloche. Quand bien même ce sont des faussetés comme tu le prétends, ils ont droit». Il poursuit, justifiant le coupage par la misère de la profession: «Vous ne pouvez pas réduire la publication des autres confrères par le “coupage” comme si vous ne vivez pas de ça. Quel est ce média congolais dont la survie dépend d’une subvention de l’État?». 

Recadrage d’AfricaNews: «Le coupage assumé s’appelle publireportage et on le signe comme tel. Vous, vous avez vendu 5 fois le même texte comme 5 enquêtes différentes. Ça ne s’appelle pas survivre, ça s’appelle tromper le lecteur. Ça s’appelle tromper votre conscience. Et notre seule et vraie subvention, c’est notre crédibilité. Vendez la vôtre comme vous l’entendez, vous êtes libres. Mais vous n’avez pas le droit de salir la notre gratuitement au nom de votre soif du coupage. Nous en sommes jaloux».

Mais pourquoi proposer de payer?

C’est le point aveugle qui transforme une affaire de copié-collé en système. Tchèque Bukasa n’est pas ministre. Il n’a pas signé la dette. Il n’a pas touché les 3,937 millions de frais d’arrangement. Il n’est pas membre de l’entourage du de Kazadi. Alors pourquoi propose-t-il, selon nos éléments, d’avancer de sa poche, Mpesa à l’appui, pour défendre une opération qui saigne le Trésor?

Quatre hypothèses s’imposent, à titre d’analyse. La première: le prestataire, l’intermédiaire qui toucherait sa marge. Il recevrait une enveloppe du commanditaire politique et redistribuerait une petite partie aux sites relais. Le Mpesa ne serait pas de l’argent perso, mais le reste à distribuer. La deuxième: souci d’investissement. Défendre Kazadi aujourd’hui, ce serait acheter une bienveillance ou une protection pour demain. L’ancien ministre reste un carrefour d’influences, de réseaux et de dossiers sensibles. La troisième: possible centrale d’achat. Bukasa ne serait pas un journaliste qui dérape, mais l’animateur d’une petite centrale d’achat d’influence, capable de fournir sur commande cinq titres, cinq publications simultanées, un bruit médiatique.

La quatrième: une machine à publication sans vérification. C’est la reconnaissance la plus accablante. Au téléphone, Bukasa admet lui-même qu’il n’a même pas eu le temps de faire ses propres calculs pour confirmer ou infirmer ceux d’AfricaNews. Il n’a pas vérifié, il n’a pas compté. Mais il a quand même publié. Et il a proposé à d’autres de publier en échange d’un transfert Mpesa. C’est la définition même de la manipulation: faire du bruit pour couvrir un chiffre qui dérange. Puis la Loi est invitée à faire son travail. L’ordonnance-loi du 13 mars 2023 est claire: droit de réponse dans les 72h, même place, même visibilité. C’est la demande faite dans une mise au point adressée aux 5 médias.

Jeudi matin, Congo Profond choisit la résistance via un communiqué: «Nous récusons toute accusation de collusion et exigeons le retrait de notre nom et notre logo». Pas un mot sur le Mpesa, pas un mot sur l’origine du texte évoquée par son directeur. Pas non plus un mot sur les contacts de la veille.

Le château s’effondre tout de même. La Prospérité publie la mise au point. Son directeur de publication, John Ngoyi, demande au téléphone de faire le nom de la personne qui a approché son média. Puis, il présente ses excuses: «Profondes excuses. Sur ce coup, nous reconnaissons avoir failli sur le principe de l’unité au sein de notre corporation». Chronik’Eco suit. Nouveau Média, qui la veille théorisait le droit à la fausseté, s’exécute à son tour.Trois sur cinq ont obtempéré. Restent deux: Congo Profond et Congo Virtuel.

Et pourquoi Kazadi sort-il maintenant?

C’est la seconde anomalie, politique celle-là. Au moment où le gouvernement Suminwa II se prête à l’exercice de redevabilité après un an de mandat, Nicolas Kazadi, député national élu de la majorité, choisit de ne pas utiliser les voies du contrôle parlementaire. Il a un siège à l’Assemblée. Il a les commissions ECOFIN, il a les questions orales, les interpellations, le débat budgétaire. Le cadre légal pour demander des comptes à sa propre majorité existe.

Il choisit autre chose: une sortie médiatique en règle, aujourd’hui relayée par un journal et quatre sites, pour attaquer un organe de presse qui documente les dettes contractées sous son propre mandat aux Finances. Il critique la gestion de la dette d’un gouvernement dont il est censé soutenir la majorité, non pas depuis l’hémicycle, mais, selon les éléments recueillis, depuis une campagne de presse coordonnée.

Est-ce loyal? La loyauté majoritaire suppose le débat interne et le contrôle institutionnel, pas la déstabilisation médiatique par procuration. Est-ce stratégique? Trois lectures s’offrent à l’analyse: la diversion pour éviter de parler du coût réel de son propre endettement à 11%, le repositionnement en censeur budgétaire, et la crainte du bilan face à une vraie commission qui ressortirait la note DGDP du 18 mai 2023.Un député qui délaisse le Parlement pour une bataille médiatique financée par Mpesa, ce n’est plus de la vitalité démocratique, c’est de l’évitement. 

Captures d’écran, vocal, traces de proposition de transaction: tout est conservé pour analyses supplémentaires et à disposition des instances compétentes. A Kinshasa, un certain journalisme s’achète par Mpesa. Il se met au service de certains acteurs politiques, prêt à manipuler les chiffres et l’opinion, prompt à fouler au pied les principes. La dette, elle, se paie en millions de dollars. Par le Trésor.

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