
Léon Engulu a choisi de rompre le silence sur ce que nombre de citadins acceptent comme une fatalité. Devant la photographie devenue symbole -une moto surchargée, cinq enfants serrés sans protection derrière le conducteur- il ne parle ni de débrouille héroïque ni de misère inéluctable, mais d’une normalisation insidieuse du danger. Il ne s’agit pas d’une image isolée.
Les reporters d’AfricaNews en ont pris d’autres montrant deux, trois ou quatre écoliers, parfois accompagnés d’un parent, coincés sur une moto. Pour Engulu, ces images traduisent moins des choix individuels que des contraintes partagées: parents faute d’alternatives, conducteurs improvisés, réponse publique inexistante ou trop timide. Plutôt que de dramatiser, Engulu préfère cadrer le débat: reconnaître la contrainte ne suffit pas à la légitimer. Son propos invite à des réponses mesurées et efficaces -contrôles plus visibles, sanctions ciblées contre les comportements à risque, mais aussi solutions pratiques et accessibles pour le transport scolaire, accompagnées de campagnes d’information adaptées aux réalités locales.
Au fond, son appel est simple et discret: transformer l’émotion en politique publique. Ce n’est pas seulement protéger des trajets; c’est affirmer, sans fanfare, qu’une société digne ne laisse pas ses enfants monter chaque matin sur le chemin de l’école en pariant sur la chance. Agir maintenant, suggère Engulu, évitera que l’on n’apprenne trop tard la leçon d’un drame, à défaut de s’y habituer comme ça parait le cas.
L’image prise par Engulu a fait le tour des téléphones et des timelines: une moto, un conducteur, et cinq enfants serrés comme autant de colis à l’arrière. Vu et revu, ce cliché choque d’abord par sa banalité.
Dans la capitale, ces scènes, à l’instar de celles immortalisées par AfricaNews, n’ont plus l’éclat d’un fait rarissime; elles relèvent d’une routine quotidienne qui transforme le trajet scolaire en épreuve. «On s’y habitue, et c’est cela qui fait peur», confie un parent rencontré devant une école primaire, la voix lourde d’inquiétude. «Mais le risque reste le même».
La protection des mineurs reléguées au second plan
Pourtant, ce qui pourrait passer pour l’illustration d’une débrouille paysanne ou urbaine n’est rien d’autre, selon Léon Engulu, que la cristallisation d’une mise en danger institutionnalisée. «Je refuse que l’indifférence devienne loi», lance‑t‑il.
Porte‑parole de l’Association des Enfants des Pionniers de l’Indépendance -ASSEPICO-, Engulu voit dans cette image le symptôme d’un problème profond: «Ce n’est pas de la débrouille; c’est une mise en danger organisée. Surcharge, absence de protection, enfants assis devant le guidon -tous les ingrédients d’un accident fatal sont réunis».
Sa colère est nette, son message direct: la protection des mineurs ne peut plus être reléguée au second plan. De la rue aux administrations, la question se politise. Comment expliquer l’inaction des forces de l’ordre lorsque des engins visiblement dangereux circulent en pleine matinée scolaire?
«Nous sommes débordés et mal équipés», avoue un agent de la police de circulation sous couvert d’anonymat. «Sur le papier, il y a des contrôles, mais sur le terrain…» Sa réponse fataliste rejoint l’accusation d’Engulu: l’absence de moyens et la faiblesse des sanctions créent un espace de tolérance où l’illégalité se banalise. Et c’est au quotidien des enfants que cette permissivité se mesure.
La dimension éducative et psychologique n’est pas à négliger. «Chaque matin, les enfants montent sur la moto en partant déjà avec une peur au ventre», raconte une institutrice.
À long terme, la répétition de l’exposition au danger normalise l’insécurité: l’enfant qui accepte le risque aujourd’hui risque d’en accepter d’autres demain. Au‑delà des blessures potentielles, il y a une érosion de la confiance dans les institutions censées protéger l’enfance. Face à ces constats, Engulu formule des recommandations précises et exigeantes. «L’heure n’est plus aux diagnostics; elle est à la décision», dit‑il.
Il interpelle directement les autorités: «Aux responsables, Madame la Première ministre Judith Suminwa, Monsieur le ministre des Transports Jean‑Pierre Bemba, aux gouverneurs de province, l’heure n’est plus aux diagnostics: elle est à la décision». Il réclame des contrôles renforcés et visibles, des sanctions dissuasives pour les conducteurs mettant des mineurs en danger, mais aussi des politiques incitatives: subventionner des minibus scolaires, soutenir des coopératives de transport, encourager des solutions communautaires encadrées.
«La sécurité routière ne se décrète pas dans un communiqué; elle se construit, rue par rue», rappelle‑t‑il. Son plaidoyer mêle fermeté et pragmatisme: sanctionner les pratiques dangereuses tout en offrant des alternatives viables.
Tous contraints de rectifier le tir
Les acteurs locaux, eux aussi, peuvent et doivent jouer un rôle afin d’aider à rectifier le tir. Associations de parents, clubs scolaires et ONG peuvent piloter des campagnes de sensibilisation et monter des projets pilotes de transport sécurisé. «Nous ne pouvons pas tout attendre de l’État», admet un responsable associatif. «Mais sans soutien institutionnel, nos initiatives resteront marginales» C’est donc le mariage des initiatives citoyennes et de la volonté politique qui apparaît comme la voie la plus réaliste pour changer la donne.
Au plan symbolique, l’enjeu est élevé. Ces images exportent une image du pays peu flatteuse: un État qui tolère l’anarchie routière, sacrifiant la sécurité des enfants à l’économie de la débrouille. «On ne construit pas un avenir solide avec des citoyens qui risquent leur vie pour aller à l’école», assène Engulu. Le message adressé à la communauté internationale est tout aussi sévère: tolérer de telles pratiques mine la crédibilité d’un pays en quête de développement durable.
Si rien ne change, l’issue la plus lourde reste malheureusement prévisible: des accidents mortels qui déclenchent, après coup, des mesures cosmétiques et des promesses éphémères. À travers le pays, plusieurs familles ont déjà été endeuillées à cause de cette négligence institutionnelle. Pour Engulu, et pour nombre d’acteurs de la société civile, il s’agit d’éviter ce scénario en transformant l’indignation en plan d’action. «Que ces images cessent d’être des faits divers et deviennent le point de départ d’une mobilisation nationale», implore‑t‑il.
En définitive, la question posée par ces clichés dépasse le simple fait divers: elle interroge la capacité collective à protéger l’enfance, à faire respecter la loi. Il ne suffit plus de s’indigner. Il faut décider, investir, contrôler et accompagner. Si les drames déjà enregistrés n’ont jusqu’ici suscité que des mesures tardives et cosmétiques, il est urgent que autorités, communautés et citoyens acceptent une responsabilité partagée. Gouverner, au sens le plus élémentaire, c’est d’abord garantir que l’enfant d’aujourd’hui puisse arriver vivant à l’école de demain.
Dans ce dossier :
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