
L’axe Mbuji-Mayi – Nguba, sur la Route Nationale 1, est le projet routier le plus politique du second quinquennat. Près de 850 kilomètres de bitume à arracher à la brousse entre le Grand Kasaï et le Grand Katanga, maillon central du corridor Banana – Sakania qui doit relier l’Atlantique à la frontière zambienne. Une fois modernisé, il doit désenclaver une dizaine de provinces -Kongo-Central, Kinshasa, Kwango, Kwilu, Kasaï, Kasaï-Central, Kasaï-Oriental, Lomami, Haut-Lomami, Lualaba, Haut-Katanga- fluidifier les biens, évacuer les produits miniers et acheminer les produits agricoles. C’est le trait d’union vers le port en eau profonde de Banana. Il est financé par SICOMINES grâce à l’enveloppe de 3 milliards de dollars obtenue après la revisitation des contrats chinois sous Jules Alingete, avec la bénédiction du Président Félix Tshisekedi.
Sur le terrain, le chantier est déployé. SISC SA, filiale opérationnelle de la SICOMINES, a installé ses bases-vie et mobilisé pelles, niveleuses et concasseurs sous supervision de l’Agence congolaise des grands travaux -ACGT. Mais depuis plusieurs mois, le même cri remonte des forêts du Kasaï aux savanes du Haut-Lomami: les cuves sont à sec. Faute de gasoil, les rotations s’espacent, le chantier présidentiel avance par à-coups. C’est dans ce contexte de pénurie que surgit le dossier explosif des 100.000 m³, soit 100 millions de litres.
Au cœur de l’affaire, une société: Ultimate Oil & Gaz. Présentée comme sous-traitante de SISC SA, elle a obtenu, selon les constatations de l’IGF, l’importation en franchise totale de 100.000 m3 de produits pétroliers. Sur la base d’une valeur CAF -Coût, Assurance, Fret- de 0,8 à 1,1 dollars le litre dans la zone Sud, la cargaison est évaluée entre 80 et 110 millions de dollars à l’importation. Le manque à gagner pour le Trésor -droits de douane, TVA et accises éludés grâce à la franchise- est estimé entre 25 et 35 millions de dollars. Revendus au prix pompe du Katanga -2,2 à 2,5 dollars-, ces mêmes 100 millions de litres représenteraient un chiffre d’affaires de 220 à 250 millions de dollars. C’est précisément sur ce maillon que l’IGF de l’ère Christophe Bitasimwa dit avoir trouvé un trou noir.
Ton inhabituellement dur
Dans une lettre du 9 septembre 2026 -Réf. 1860/PR/IGF/IG-CS/BBC/BRD/JBMK/2026- adressée à Freddy Yodi Shembo, Directeur général de l’APCSC, avec copies à la Primature, au Dircab du Président et aux Finances, l’Inspecteur Général-Chef de Service place l’Agence dans son viseur. Le ton est inhabituellement dur. En mission OM007/2026 depuis février sur les importations pétrolières en zone Sud, l’IGF dénonce une «entrave à la bonne exécution de la mission» après deux relances restées sans réponse, les 20 avril et 12 mai. Ce qu’elle exige est pourtant la base de tout dossier d’exonération: le contrat de sous-traitance, la facture pro forma et le contrat d’achat visés dans la propre lettre de l’APCSC du 9 avril 2025, ainsi que la demande initiale de SISC et la liste des sous-traitants transmise aux Finances. C’est là que le dossier se retourne contre l’APCSC. Interrogée par l’IGF, SISC SA a formellement contesté. Dans ses correspondances n°1109/SISC/2025 du 4 septembre 2025 et n°3905/SISC/2026 du 26 mai 2026, l’entreprise chinoise affirme n’avoir jamais eu de lien avec Ultimate Oil & Gaz et n’avoir jamais réceptionné une goutte de ces 100.000 m3.
Si le constructeur officiel dit n’avoir rien commandé ni rien reçu, où sont passés les 100 millions de litres exonérés? Ont-ils été revendus sur le marché parallèle katangais où le litre se négocie entre 3.500 et 4.500 FC? Deuxième bombe: la chaîne de validation. Citant une lettre du ministre des Finances du 27 juillet 2026 -Réf. 2000/CAB.MIN/Finances-, Bitasimwa rappelle que ce dernier désigne l’APCSC comme «l’organe à l’initiative et au fondement technique de la reconnaissance de la qualité de sous-traitant». La franchise aurait donc été accordée sur la base d’une liste validée par l’APCSC, conformément au décret n°22/03 du 1er mars 2022. Interrogé sur la suite réservée aux requêtes de l’IGF, l’entourage du DG Shembo a répondu par une formule lapidaire: «Jamais on ne trouvera Freddy Yodi Shembo dans les magouilles», tout en promettant de livrer ce lundi l’intégralité de la documentation et les premiers résultats des audits sur les contrats chinois.
Dont acte. Une promesse de transparence est ainsi faite. Il reste que l’IGF, institution supérieure de contrôle, attend depuis mai les trois pièces fondatrices d’une exonération portant sur 100 millions de litres. Cinq mois d’attente pour l’organe officiel laissent augurer du délai qu’il faudra à une rédaction pour obtenir les éclairages réclamés par le Chef de Service Bitasimwa.





