
24,8 milliards de dollars. Le chiffre en dit long. Jamais, dans l’histoire budgétaire de la République Démocratique du Congo, un gouvernement n’avait présenté une enveloppe aussi massive. C’est le pari que s’apprête à faire l’équipe Suminwa. Jeudi 10 septembre, à l’Immeuble du Gouvernement à Kinshasa, l’heure était aux derniers réglages. À cinq jours du couperet constitutionnel du 15 septembre, date limite de dépôt du projet de loi de finances à l’Assemblée nationale, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka a réuni l’ensemble de son gouvernement pour une pré-conseil. Une répétition générale avant le vrai Conseil des ministres de vendredi, présidé par Félix Tshisekedi, qui doit formellement adopter le texte. Au centre de la table, Adolphe Muzito.
L’ancien Premier ministre devenu vice-Premier ministre en charge du Budget a présenté la synthèse de semaines de conférences budgétaires. Recettes, dépenses, hypothèses macro: tout a été passé au crible. «Nous avions une réunion préparatoire à la réunion du Conseil des ministres de demain autour du Président de la République, où nous allons adopter le projet de budget 2027 qui devra être envoyé à l’Assemblée nationale pour examen», a sobrement résumé Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement, à l’issue de la rencontre. Ce qui frappe d’abord, c’est l’affichage politique. Le gouvernement ne parle pas seulement de chiffres, il parle de priorités. Trois secteurs sortent du lot, sans surprise: l’éducation, les infrastructures et la sécurité. Un triptyque qui raconte la République Démocratique du Congo de 2026, tiraillée entre son ambition sociale et la guerre à l’Est.
Sur l’éducation, Kinshasa veut pousser son totem: la gratuité. Mise en place en 2019 pour le primaire, la mesure, malgré ses ratés et ses classes surchargées, reste l’étendard social du second mandat Tshisekedi. La Première ministre a rappelé la consigne présidentielle: l’étendre. «Les impératifs de sécurité sont pris en compte, mais le vœu du Président de la République est de voir les élèves de 7e et de 8e être aussi pris en charge par le processus de gratuité», a insisté Muyaya. Un virage à plusieurs centaines de millions de dollars, qui obligera à recruter, construire, payer.
À côté, la couverture santé universelle, autre promesse, et la réponse humanitaire à l’Est restent à l’agenda. Reste l’équation la plus sensible: avec quel argent? Le gouvernement jure que la hausse n’est pas une bulle. 24,8 milliards contre environ 18 milliards votés pour 2025, la progression est de près de 35% en deux ans. Pour la justifier, l’Exécutif met en avant ses réformes. Digitalisation de la chaîne fiscale, interconnexion des régies, lutte contre la fraude, élargissement de l’assiette. La DGI, la DGDA et la DGRAD seraient en surrégime.
«C’est la preuve qu’il y a une véritable dynamique économique engagée dans le pays. C’est la preuve aussi que les réformes et la stratégie mises en place par le Président de la République, et pilotées par la Première ministre, donnent davantage de résultats», défend Muyaya. Traduction: Kinshasa parie sur une meilleure captation de la rente minière -cuivre et cobalt au plus haut- et sur une formalisation accrue de l’économie. Mais avant de rêver à 2027, il faut régler le passé. La réunion de jeudi a aussi porté sur la reddition des comptes 2025, présentée par la vice-ministre des Finances. Un exercice imposé par la loi relative aux finances publiques, LOFIP: pas de nouveau budget sans avoir soldé le précédent.
Le texte, qui doit dire ce qui a été réellement encaissé et dépensé, sera envoyé avec le projet 2027.Autre nouveauté annoncée: le budget consolidé 2026. Pour la première fois depuis 2015, le pouvoir central va agréger ses chiffres avec ceux des 26 provinces. Une tentative de mettre fin à l’opacité d’une décentralisation financière qui, sur le papier, existe mais qui, dans les faits, reste un maquis. Vendredi, donc, derniers arbitrages au Palais de la Nation. Entre les généraux qui réclament des moyens pour le front, les enseignants qui attendent leurs salaires et les bailleurs qui regardent la soutenabilité de la dette -passée à 18,5 milliards après l’Eurobond, Judith Suminwa va devoir faire tenir une ambition record dans une réalité toujours sous pression.

