
C’est le chiffre qui affole déjà Kinshasa. 56 929 milliards de francs congolais. 24,8 milliards de dollars américains. Pour son troisième budget depuis sa nomination à la mi-2024, Judith Suminwa Tuluka vient de faire sauter tous les plafonds. Lundi 15 septembre 2026, au Palais du Peuple, la Première ministre a déposé sur le bureau de l’Assemblée nationale le projet de loi de finances pour l’exercice 2027. À ses côtés, tout son carré économique: les vice-Premiers ministres Adolphe Muzito, en charge du Budget, et Daniel Mukoko Samba, à l’Économie nationale, le ministre des Finances Doudou Fwamba, complétés par le ministre d’État Guy Loando chargé des Relations avec le Parlement, et le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya. Deux textes, en réalité.
Le projet de budget 2027, bien sûr, mais aussi le projet de loi portant reddition des comptes de l’exercice 2025, conformément à l’article 126 de la Constitution. Un rappel utile: avant de promettre 24,8 milliards, l’État devra dire ce qu’il a fait des 49 000 milliards votés l’an dernier. Le message de la Primature est clair: ce sera le budget de l’action et de la souveraineté. Ou il ne sera pas.
L’Est d’abord, la guerre surtout
«Nous avons travaillé sur un budget qui regarde les questions de sécurité et de défense parce que nous devons vraiment travailler sur le retour de la paix dans notre pays et particulièrement à l’Est du pays», a déclaré Judith Suminwa à l’issue du dépôt. La formule est sobre, le contexte ne l’est pas. La préparation de cette mouture historique intervient alors que la République Démocratique du Congo fait face à une agression dans sa partie Est, menée par le Rwanda à travers l’AFC-M23, pour reprendre les termes officiels du gouvernement.
La phrase fait écho, heure pour heure, au discours d’ouverture de la session parlementaire prononcé le même jour au Sénat par Jean-Michel Sama Lukonde. Le speaker de la Chambre haute, a parlé d’une «guerre d’agression injustement imposée par le Rwanda et ses supplétifs de l’AFC/M23», sans oublier les exactions des ADF dans l’Ituri. Dans ce contexte, le budget 2027 est d’abord un budget de survie. Il doit renforcer les moyens consacrés au retour de la paix, financer l’effort des FARDC, de la Police nationale et des résistants Wazalendo, salués par Sama Lukonde pour leur «noble mission». Il doit aussi donner du crédit à la diplomatie agissante de Félix Tshisekedi, engagée à Washington et à Doha, mais dont le président du Sénat a rappelé qu’elle devait être jugée «à l’aune des résultats concrets obtenus sur le terrain». C’est tout le pari de Suminwa: ne pas laisser la guerre suspendre le fonctionnement de l’État ni les efforts de développement.
Routes, champs et salaires ensuite
Deuxième front, tout aussi explosif: le pouvoir d’achat. Suminwa le sait, la croissance affichée à 5,6% en 2026 et 5,5% prévue en 2027 ne vaut que si elle se mange. Le gouvernement promet donc une montée en puissance historique de l’agriculture. Historiquement confronté à des ressources publiques limitées, ce secteur connaît une progression continue depuis l’avènement du Gouvernement Suminwa. L’objectif est triple: améliorer la production locale, réduire la dépendance aux importations et agir directement sur le panier de la ménagère. C’est la vieille promesse de la revanche du sol, incarnée par le domaine agro-industriel de Kanyama Kasese visité par le chef de l’État fin juillet. Un pays qui possède 80 millions d’hectares de terres arables ne peut continuer à importer pour trois milliards de dollars de nourriture. Même logique pour les infrastructures. Le projet de budget accorde une place centrale aux routes, aux aéroports et aux universités.
Des investissements qui doivent contribuer au désenclavement du territoire, à l’amélioration de la mobilité et au renforcement des capacités du pays dans les secteurs structurants. Autant de chantiers liés au Programme de développement local des 145 territoires, ce PDL-145T que le Sénat, émanation des provinces, continue de considérer comme le test de l’équité territoriale. Et puis il y a les salaires. La rémunération des agents et fonctionnaires de l’État est sanctuarisée, assure la cheffe du gouvernement, «en lien avec les engagements pris dans le cadre des accords syndicaux». Une façon de désamorcer une rentrée sociale qui s’annonce tendue et de traduire dans les choix budgétaires les engagements du Président de la République inscrits dans le Programme d’action du Gouvernement.
Mais comment payer? L’équation de la souveraineté
C’est l’équation à 24,8 milliards de dollars. Comment passer de 49 847 milliards en 2026 à 56 929 milliards en 2027, soit une hausse de près de 15%, sans creuser la dette ni faire flamber l’inflation? La réponse de l’Exécutif ne tient plus seulement en une formule technique. Elle est devenue une doctrine: la souveraineté financière. Cette dimension repose sur la capacité de l’État à mobiliser davantage de ressources propres pour financer ses politiques publiques.
«Renforcement de la digitalisation des services d’assiette ainsi que le suivi de la facture normalisée et de la TVA», a résumé Judith Suminwa. Derrière la formule, la volonté d’aller chercher l’argent là où l’État le perd depuis trente ans: dans la fraude minière, la contrebande aux frontières, les exonérations de complaisance et l’évasion fiscale. C’est le principe d’allocation efficace des ressources publiques, l’un des piliers de son PAG: mieux orienter les ressources disponibles vers les priorités de la Nation, tout en poursuivant l’accroissement des recettes intérieures. Un pari audacieux mais risqué. Le budget national reste suspendu aux cours du cuivre et du cobalt et à la capacité réelle des régies à collecter.
Le budget de la refondation
Enfin, il y a cette phrase, glissée comme une confidence, mais qui est peut-être la plus politique de toutes: «D’ailleurs, le dialogue national convoqué par le Président de la République a été pris en charge. Notamment aussi des crédits budgétaires pour les élections, pour l’identification de la population». En une phrase, Suminwa finance déjà l’après-guerre. Le dialogue national pour la refondation, dont le comité d’organisation a été créé par ordonnance le 11 septembre après l’annonce du 27 août par le Président, l’identification générale de la population, et les élections locales et municipales reportées depuis. Le financement de ce dialogue traduit, selon la Primature, la volonté de soutenir une initiative portée par les Congolais et destinée à être organisée par les Congolais, pour les Congolais, afin de favoriser la cohésion nationale et de permettre aux acteurs concernés de rechercher ensemble des réponses aux enjeux du pays.
Troisième budget. Premier record des records. Pour Judith Suminwa, nommée le 1er avril 2024, entrée en fonction le 12 juin, l’heure de la maturité a sonné. À travers la sécurité, les infrastructures, l’agriculture, le pouvoir d’achat, la rémunération des fonctionnaires, la mobilisation des recettes, l’identification et les échéances électorales, elle veut doter l’État des moyens de conduire les processus nationaux à partir de ses propres ressources et de ses décisions souveraines. Reste l’essentiel: transformer ces 24,8 milliards de promesses en francs sonnants, en routes praticables, en assiettes remplies et en paix retrouvée à Goma, à Bukavu et à Bunia.






