
Il faut voir un ministre de la République, carnet à la main, abandonner son 4×4 pour finir à pied dans la latérite rouge de Madila. Il faut entendre Germaine Mpanya, bloquée depuis quatorze jours à 137 kilomètres de Mbuji-Mayi, lancer: «Papa ministre, nous voulons une solution». Entre Kananga et Lac Mukamba, la Route nationale 1 n’est plus une route. C’est une plaie ouverte, documentée mercredi 24 juin par John Banza Lunda, le ministre des Travaux publics.
De Kananga à Mbuji-Mayi: 180 km de chaos
Sur 180 km, la piste n’est qu’une succession de bourbiers, de têtes d’érosion et de déviations anarchiques. La latérite, ravinée par les pluies, a creusé des sillons d’un mètre. Les bas-côtés se sont effondrés. Les camions avancent en crabe, cabines penchées vers le vide. À plusieurs reprises, la chaussée a disparu, remplacée par des sentiers de fortune tracés dans la brousse.
Dix ans d’abandon pour une piste d’un an
Le diagnostic tombe à Bikuku, à 43 km de Kananga. Là, l’érosion a grignoté la chaussée jusqu’à ne laisser qu’un passage de cinq mètres. «La route n’est pas entretenue. Elle a été abandonnée depuis plus de 10 ans alors que la durée d’une route en terre est d’une année», tranche le directeur Badibanga, technicien de l’Office des routes. Symbole de cette décrépitude: les techniciens recensent vingt têtes d’érosion majeures sur le seul axe Kananga-Dimbelenge. «On conduit avec la mort dans le rétroviseur», lâche un chauffeur.
Mayeshe: la descente vers le pont fantôme
À la descente des «mille routes» de Mayeshe, surnom donné par les routiers aux déviations creusées pour contourner les bourbiers, surgit le pont Muanza Ngoma. Tablier fissuré, ferraillage apparent, affaissements multiples. La population l’a rebaptisé «Pont Étienne Tshisekedi». «Cette route, c’est la colonne vertébrale de l’économie», martèle le ministre devant l’ouvrage.
S’il cède, Mbuji-Mayi, capitale diamantifère, est coupée du pays. Sur les 180 km, plus de 70% sont impraticables pour les poids lourds, selon des sources locales. Entre Bikuku et Dimbelenge, un camion-citerne de 30 000 litres gît embourbé jusqu’aux essieux. Il ne repartira qu’avec une grue lourde. «Voilà pourquoi les marchés sont vides», résume un député provincial.

Au village Madila, le convoi s’arrête net. Même les Land Cruiser ne passent plus. Le ministre poursuit à pied, képi noir, accompagné d’un conseiller à la Présidence de la République, encadré par des policiers. «Il faut du courage pour voir ça de ses yeux», confient des conducteurs coincés depuis plusieurs jours sur la voie.
«Quatorze jours pour 137 kilomètres»
C’est là que surgit Germaine Mpanya. T-shirt vert «Mission Smile», pagne jaune. Cette habitante de Mbuji-Mayi a quitté la capitale il y a trois semaines. Avec enfants et marchandises, son camion est à l’arrêt depuis quatorze jours. «Vous avez vu comment la population de cette partie du pays souffre. Je viens de passer ici deux semaines avec mes enfants. Je salue la visite du ministre. Son passage va donner un coup d’accélérateur aux travaux et apporter des solutions», assure-t-elle.
Elle remercie aussi «le Président et la Première ministre pour avoir autorisé cette caravane infrastructurelle».Le témoignage de Germaine Mpanya dit tout du calvaire de milliers de transporteurs. À 47 km de Madila, le Lac Mukamba est le dernier verrou avant Mbuji-Mayi. Si Madila est débloquée, la ville respire. Si Madila reste un parking à ciel ouvert, toute la province étouffe.
Urgences: le pont Muanza Ngoma sous surveillance
Au village Muyeji, le convoi fait face à la dégradation avancée du pont. Un blocage à Kabembele nécessite l’intervention d’un engin de l’Office des routes. Conscient que la rupture paralyserait l’approvisionnement des chantiers RN1 et RN2, John Banza Lunda ordonne: «Le pont Muanza Ngoma doit être renforcé d’urgence avant son remplacement complet. Si cette structure cède, c’est l’ensemble des chantiers de la région qui risque de s’arrêter. Il faut stabiliser la route avant de construire». Billy Tshibambe, coordonnateur de la Cellule Infrastructures, promet de mobiliser immédiatement les fonds.
Lac Mukamba: 5 km posés, 130 km promis en 2 heures
À l’intersection RN1-RN42, le ministre visite le projet Lusambo-Lac Mukamba, 131,6 km en béton bitumé bicouche. Cinq premiers kilomètres sont posés au niveau de la couche de fondation. «Ce trajet de 130 km, qui exigeait autrefois plusieurs jours de calvaire, se parcourt désormais en seulement 2 heures», se félicite Banza Lunda.

«Tant que Fatshi bâtit, bâtit réellement le pays. Ce qu’il fait est unique parce que ça n’a jamais été fait avant», ajoute-t-il, vantant un projet de désenclavement de Kinshasa au Kasaï-Oriental, et bientôt jusqu’au Sankuru.
Un corridor de l’Atlantique à la Zambie
L’ambition: relier Moanda à Kasumbalesa, via Kolwezi et Lubumbashi. Une délégation ira à Lodja le mois prochain. La RN42 sera reliée à la RN7 vers Kisangani, puis via la RN4 à Beni, et la RN2 à Bukavu. «Les uns font la politique, mais lui, fait le social. Nous implorons le peuple de lui accorder le temps qu’il faut», plaide le ministre.
La caravane de nuit: poussière, GPS et Kabeya-Kamuanga
Après Lac Mukamba, le cortège reprend la route de nuit vers Mbuji-Mayi, par Kabeya-Kamuanga, territoire d’origine du président Tshisekedi. Une suite de la piste en terre sèche, nuage de poussière sous les phares. Un Land Cruiser blanc ouvre la route, feux de détresse allumés. GPS allumé, visibilité réduite. Pas de bourbier ici: la saison sèche facilite la progression. La poussière reste le principal obstacle. Rouler de nuit montre l’urgence: le ministre veut voir par lui-même, jusqu’au bout, l’état de la «colonne vertébrale» qu’il promet de relever.
Halte à Bena Tshikulu: parole aux ouvriers
Entre Lac Mukamba et Kabeya-Kamuanga, Banza Lunda s’arrête pour échanger avec les ouvriers. Casques jaunes, gilets orange, pelles à la main: ils reprofilent la piste. L’arrêt marque la jonction entre les sections traitées à Dimbelenge et le chantier vers Mbuji-Mayi. Après Madila et Muanza Ngoma, le ministre vérifie l’avancée au kilomètre près. Consulter les ouvriers, c’est prendre le pouls hors des rapports officiels.
Kananga-Mbuji-Mayi: le calendrier s’accélère
Le réveil avait été matinal à Kananga, au quartier Kabanza. Urgence: l’érosion qui menace la piste de l’aéroport de Lungandu. Un acompte 2025 du FONER a permis une glissière de protection. De nouvelles têtes d’érosion inscrivent le site au plan 2026.
Le ministre a inspecté les 90 km Kananga-Kakangayi, scindés en deux lots:
Lot 1, 45 km Kananga-Madila: Sinohydro, sous Cellule Infrastructures. Défi: terre non fiable, vingt têtes d’érosion. Identification en cours.
Lot 2, 47 km Madila-Kakangayi: Travaux d’assainissement.
Selon les conducteurs de chantiers, la couche de fondation sur Kashindi-Bena Mulongo-Kakangayi sera posée fin juillet. Pour le Lot 2, l’ouverture de la piste est lancée avant asphaltage. Trente kilomètres seront asphaltés d’ici fin septembre 2026.
La balle est à Kinshasa
En documentant mètre par mètre l’effondrement de la RN1, John Banza Lunda transforme une tournée en réquisitoire. Il promet le «renforcement» de la chaussée et un «pont moderne» à Muanza Ngoma.
Mais sur le terrain, l’urgence est ailleurs: sortir les camions de la boue, et rendre la route à ceux qui en vivent. Le ministre est reparti avec ses images. Germaine Mpanya, elle, est restée avec son camion. Et ses quatorze jours d’attente. De Mayeshe au Lac Mukamba, le désastre est constaté, filmé, chiffré. Partie de Kananga mercredi à 12h20, la caravane a atteint Mbuji-Mayi jeudi à 1h20. Sur cette RN1, chaque village compte. Et chaque mètre reprofilé aussi.