
Il a fallu que le site d’information Beto.cd fasse les comptes pour que l’ampleur du fléau saute aux yeux. Treize incidents majeurs recensés depuis le mois de mai. Treize attaques contre la riposte Ebola dans l’Est de la République Démocratique du Congo. Et pas une seule condamnation à ce jour. Le constat fâche et vient donner raison, a posteriori, à l’approche musclée défendue par le Vice-Premier ministre en charge de l’Intérieur, Jacquemain Shabani Lukoo. Lundi 24 août, le patron de la territoriale réunissait en urgence et en hybride les gouverneurs des six provinces touchées -Bas-Uélé, Haut-Uélé, Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu et Tshopo- pour ordonner une mobilisation totale de l’administration et des forces de sécurité. Une décision que les derniers événements sur le terrain rendent non seulement légitime, mais indispensable.
Le dernier en date illustre à lui seul l’impasse sanitaire et sécuritaire. Lundi 24 août, à Beni, la morgue du Centre médical Ruwenzori, appartenant au Dr Ngalika, a été prise d’assaut par un groupe de jeunes. Ils ont forcé l’accès et emporté de force un corps, piétinant toutes les procédures d’enterrement sécurisé. Une violation qui, en temps d’Ebola, équivaut à ouvrir la boîte de Pandore.
Une semaine plus tôt, le 17 août au soir, c’est à Kandoy, dans le secteur de Ndo, en territoire d’Aru, en Ituri, qu’une équipe de la riposte a été attaquée. Le scénario est rapporté par Radio Okapi: un convoi venu chercher une femme nourricière et son bébé de huit mois, signalés comme cas suspects, tombe dans une embuscade de jeunes motards-taxis. Trois véhicules vandalisés, vitres et portes d’une structure sanitaire brisées, un chauffeur blessé, plusieurs malades qui prennent la fuite en pleine panique. Le lendemain, tout le trafic moto-taxi de la zone est paralysé en signe de protestation. «Presque tous les jours, vous savez, nous sommes confrontés à une sorte de réaction de la part des communautés», confiait, las, Thierno Baldé, le responsable de la gestion de l’épidémie à l’OMS. Le coordinateur principal des Nations unies pour Ebola, Julien Harneis, a qualifié l’attaque d’Aru d’«inacceptable». Le mot est faible.
Butembo, l’épicentre de la défiance
Si l’Ituri s’embrase, Butembo, au Nord-Kivu, est devenue l’épicentre de la violence anti-riposte. Le 12 août, le Réseau pour les droits de l’homme tirait déjà la sonnette d’alarme: quatre structures sanitaires incendiées et plus de sept tentatives déjouées rien que dans la ville. «Plusieurs incidents d’agressions des agents et incendies des structures sanitaires sont enregistrés presque chaque jour en ville de Butembo», déclare son coordinateur, Muhindo Wasivinywa, qui implore désormais les services de sécurité et la justice de «diligenter des enquêtes pour que les auteurs soient identifiés, appréhendés, jugés en procédure de flagrance». À cette date, Butembo comptait déjà plus de 300 cas confirmés et 209 décès.
La chronologie dressée par «Beto.cd» donne des frissons. Dans la nuit du 6 au 7 juillet, à l’hôpital général de Kitatumba, le policier de garde est agressé à l’arme blanche, la chambre d’isolement des cas suspects est incendiée. Les pompiers maîtrisent le feu de justesse. Sur les lieux, les enquêteurs retrouvent un couteau, un bidon de cinq litres d’essence et des allumettes. Fin juillet, le centre hospitalier Crinovic et le poste de santé Zawadi brûlent à leur tour. Des sources locales évoquent des rumeurs visant les équipes de la riposte, sans qu’aucune enquête publiée ne vienne l’établir.
Ituri: les patients s’évaporent dans la nature
L’Ituri offre le bilan le plus lourd. Le premier incendie remonte au 21 mai, à l’hôpital de Rwampara, à Bunia: deux tentes d’isolement brûlées lors d’un assaut mené pour récupérer un corps. Un corps calciné sera retrouvé. Dans la nuit du 22 au 23 mai, à Mongbwalu, en territoire de Djugu, ce sont les tentes montées avec l’appui de Médecins sans frontières qui partent en fumée. «Sur les 28 cas suspects provisoirement isolés dans l’hôpital en attendant l’installation complète des tentes, quinze patients ont été retrouvés, tandis que treize autres demeurent introuvables», déclarait alors le médecin directeur, Richard Lokudi. Il parlait d’«une véritable bombe pour la communauté».
Le 1er juin, au cimetière de Nyamurongo à Bunia, quatre agents de la Croix-Rouge sont grièvement blessés par des jeunes qui tentent d’ouvrir de force un cercueil lors d’un enterrement sécurisé. Le 9 juin, à Toutou, dans la zone de santé de Rwampara, un médecin venu prélever un cas suspect est ligoté, séquestré et menacé de mort avant d’être libéré par les forces de sécurité. Le drame absolu survient dans la nuit du 29 au 30 juin à Nia-Nia, en territoire de Mambasa. Après le décès d’un habitant, des manifestants prennent d’assaut le centre de traitement installé au centre de santé Juhudi. Bilan: un policier lynché à mort, un civil tué par balle, les infrastructures incendiées et vandalisées. Neuf patients s’évadent, dont deux cas confirmés positifs, qui disparaissent dans la forêt.
Le business de la peur
Comment expliquer une telle déferlante? Les motifs reviennent d’un incident à l’autre, selon les équipes de terrain et les autorités: contestation des circonstances des décès, volonté viscérale de récupérer les corps pour des rites funéraires traditionnels, refus catégorique des enterrements sécurisés et dignes, et surtout cette rumeur toxique relevée le 30 juin par Philémon Kambale Kahumulendi, animateur communautaire à Beni: «Certains prétendent qu’Ebola est devenu un business et rejettent la présence des équipes de riposte». Face à ce sinistre tableau, l’OMS tente de désamorcer en transformant les motards-taxis, qui transportent malades et dépouilles, en relais. «Nous voulions aller plus loin encore, en les transformant en agents de surveillance et d’intervention», explique Thierno Baldé.
Une stratégie communautaire qui montre ses limites quand aucun vaccin homologué contre la souche Bundibugyo n’existe et que le gouvernement a dû engager le 5 août une vaccination de grande ampleur avec l’Ervebo, sur l’hypothèse d’une protection croisée non établie cliniquement. C’est dans ce vide que s’engouffre le VPM Shabani. Le maire de Beni, Jacob Nyofondo Te Kodale, avait prévenu dès le 20 juin: «J’informe toute la population que la maladie à virus Ebola existe bel et bien. Je mets en garde toute personne ou tout groupe d’individus qui tentera d’empêcher les équipes de la riposte d’exercer leurs activités. La police est instruite de l’arrêter et de le traduire en justice».
Treize incidents, zéro interpellation. La méthode douce a échoué. La réunion du 24 août, avec la vice-ministre Eugénie Tshela Kamba, le Dr Steve Ahuka et les chefs de la police et de la protection civile, n’est donc pas une réunion de plus. C’est l’acte de naissance d’une riposte en mode sécuritaire. Shabani a instruit les gouverneurs de mobiliser administrations, autorités territoriales et forces vives, et a ordonné à la Police nationale de protéger les soignants, les hôpitaux, les ambulances et les intrants, dans le respect des droits humains. Sans sécurité, il n’y aura pas de riposte sanitaire. «Beto.cd» vient de le démontrer, chiffres à l’appui.

