
Trois mois après la déclaration de l’épidémie d’Ebola Bundibugyo en République Démocratique du Congo -5 021 cas et 2 378 morts au 18 août- la riposte ne se heurte plus seulement au virus. Elle se heurte aux pierres, aux machettes et au feu. À Aru, dans le Haut-Uélé, à la frontière ougandaise, deux ambulances prêtées par l’Ouganda pour la surveillance transfrontalière ont été incendiées au retour d’une opération de sauvetage. À Beni, un agent de la riposte a été violemment agressé. Ailleurs, des équipes d’enterrement sécurisé prises à partie. Le décompte est glaçant: plus de 100 attaques recensées depuis le début de l’épidémie. Au micro de DW, le Dr Yap Boum II, coordonnateur de la riposte pour Africa CDC en RDC, ne minimise pas. Cet épidémiologiste camerounais, habitué des épidémies complexes, parle d’un signal d’alarme.
Pourquoi une telle hostilité alors que l’Ituri concentre 90 % des contaminations et que PK51 est devenu l’épicentre le plus dangereux ? Parce que la communauté ne croit pas toujours en la maladie, explique-t-il. Et parce qu’elle voit débarquer une armada de 4×4, de combinaisons blanches et de millions de dollars annoncés, pendant que ses centres de santé ferment.
«Depuis qu’il y a Ebola, on a fermé les structures sanitaires privées. Les femmes enceintes n’ont plus d’endroit où accoucher. Ceux qui ont le paludisme n’ont plus où aller», lui ont lancé les habitants de PK51. C’est tout le paradoxe de cette 17e épidémie: une riposte techniquement prête -vaccination à grande échelle annoncée par le Président Tshisekedi le 5 août- mais socialement à terre. Pour tenter de renverser la vapeur, Africa CDC pousse une révolution silencieuse: la riposte centrée sur le village. Fini les relais communautaires nommés par l’infirmier titulaire sans l’aval du chef. Place à des représentants désignés par le chef du village lui-même, capables de négocier jusqu’aux rites funéraires. Laver le corps pour être propre devant Dieu, oui, mais avec équipement de protection. Objectif: que plus aucune alerte ne soit cachée, plus aucun enterrement ne soit clandestin, plus aucune ambulance ne brûle.
Interview complète.
DW: Docteur Yap Boum, pouvez-vous d’abord nous rappeler le contexte de cet incident à Aru où deux ambulances appartenant à la riposte ont été incendiées?
Yap Boum: Effectivement, Aru est surtout à la frontière avec l’Ouganda, qui a connu une vingtaine de cas et qui a déclaré la fin de l’épidémie il y a quelques semaines. C’est aussi l’exemple de la collaboration transfrontalière, parce que les collègues ougandais sont venus soutenir les Congolais en termes de prise en charge au niveau des centres de traitement Ebola, mais également au niveau du laboratoire et de la surveillance. Dans le cadre de cette surveillance, ils ont mis à disposition cinq ambulances. Maintenant, ce qui s’est passé a commencé par un autre incident: un accident au cours duquel l’une des ambulances s’est retrouvée dans le fleuve. Elle a été extraite le 17. Et c’est au retour de cette opération qu’il y a eu cette attaque. Ce n’est pas un cas isolé. Plus de 100 attaques ont été relevées depuis le début de l’épidémie. Cela met en avant le fait qu’une partie des activités, comme les enterrements sécurisés et le suivi des contacts, se fait avec la communauté. Mais il y a aussi une partie de la communauté qui manifeste son opposition, parfois de manière violente. C’est aussi la raison pour laquelle il y a eu toute une vague d’écoute récemment. Nous sommes allés à PK51. C’est aujourd’hui l’épicentre de cette épidémie, mais également le lieu le plus critique en termes de sécurité. Et, en écoutant la communauté, nous avons constaté qu’elle souhaiterait être davantage impliquée dans cette réponse.
Vous évoquez une certaine hostilité au sein de la communauté, notamment à PK51. Comment expliquez-vous cette résistance à la riposte contre Ebola ?
Les fondements de l’animosité et de la résistance, c’est déjà la croyance en la maladie. Ça commence par là. La deuxième chose, c’est qu’ils voient toute cette armada qui vient répondre à un problème qui, pour eux, n’est pas forcément le problème majeur. Ce qu’ils nous ont dit à PK51, par exemple, c’est que depuis qu’il y a Ebola, on a fermé les structures sanitaires privées. Mais le résultat, c’est quoi ? C’est que les femmes enceintes n’ont plus d’endroit où accoucher. C’est aussi que les personnes qui ont d’autres pathologies, comme le paludisme ou d’autres maladies, n’ont plus d’endroit où aller. Donc ils nous disent: «Nous avons nos problèmes, vous venez avec toute votre armada», et l’implication, c’est que les autres problèmes ne sont pas résolus. Il y a donc cette mésentente, premièrement. Et deuxièmement, ils se demandent quel est leur rôle. Surtout qu’on annonce des chiffres importants pour la réponse. Ils se disent alors: quelles sont les retombées à leur niveau ? Cela crée cette tension entre la population et la riposte.
Comment travaillez-vous concrètement avec les communautés pour lutter contre la désinformation et freiner la propagation de la maladie?
Les premières méthodes que nous utilisons sont la communication sur les risques et l’engagement communautaire. Des communicateurs vont dans les communautés avec des caravanes. Tout cela est assez classique. Ensuite, il y a le déploiement des relais communautaires, comme on le fait habituellement. Ce sont des représentants de la communauté qui dépendent, dans le système congolais, de l’infirmier titulaire, qui dépend du médecin-chef de zone, lui-même rattaché au chef de district. Je précise cela pour faire le lien entre le relais communautaire qui vient de la communauté et le système de santé. Le problème que nous avons identifié, c’est que, dans cette organisation, les leaders communautaires ne sont pas vraiment présents. Le chef de village n’a pas son mot à dire. Pourtant, lorsqu’il y a cinq morts dans un village, le chef de village est au courant. Il sait exactement ce qui se passe. Or, dans cette réponse, il n’était pas impliqué. C’est pour cela que nous sommes allés vers une approche centrée sur le village, dans laquelle les relais communautaires ou les représentants des villages sont désignés par les chefs de village afin de représenter leur communauté. Ils peuvent également nous faire remonter les autres problèmes pour lesquels les populations ont besoin d’une réponse. Ce lien permet de recentrer le village au cœur de la réponse.
À ce moment-là, dans chaque village, le chef dispose d’un représentant qui va s’assurer que la vaccination puisse être mise en œuvre lorsqu’elle sera établie, que toutes les mesures soient appliquées, mais surtout que nous nous adaptions à la culture du village. Je vais prendre un exemple très simple: les enterrements dignes et sécurisés. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut simplement dire que lorsqu’une personne décède, la famille garde le corps dans une pièce et appelle la Croix-Rouge ou d’autres équipes pour venir le prendre en charge et l’enterrer selon les règles d’hygiène et de sécurité. Mais dans certaines tribus, une personne ne peut être propre devant Dieu que si son corps a été lavé. Par conséquent, les familles souhaitent laver le corps avant d’appeler les équipes. Mais lorsqu’elles le font, elles s’exposent au virus présent sur le corps. Dans notre approche, le représentant du village explique aux équipes ce que la culture locale exige.
Et il y a deux options. La première, dans certains villages de l’Ituri par exemple, consiste à mettre temporairement en pause certaines exigences culturelles et traditionnelles pendant l’épidémie. Dès qu’il y a un décès, les équipes sont appelées immédiatement pour sécuriser la situation. Dans d’autres endroits, en revanche, une discussion s’engage entre les communautés, les responsables religieux et les personnes chargées des enterrements afin de définir ce que signifie concrètement ce rituel du lavage. Par exemple, est-ce que la personne qui lave le corps peut être équipée d’un matériel de protection adéquat et accomplir une partie du rite tout en limitant le risque de contamination ? Ainsi, la communauté a le sentiment que ses traditions sont respectées tout en permettant de répondre à l’épidémie.
Concernant cette approche centrée sur le village, quels indicateurs utilisez-vous pour en évaluer l’efficacité?
Alors, elle est encore en train de se mettre en place. Nous ne pouvons pas encore vraiment l’évaluer. Mais nous allons définir des indicateurs avec les communautés. Nous souhaitons que toute alerte puisse être signalée, que chaque enterrement soit digne et sécurisé, et qu’il n’y ait plus aucune résistance.
Avec DW