
Les chancelleries RD-congolaises à l’étranger tirent la sonnette d’alarme: la machine financière de l’État est à l’arrêt et leurs représentants se retrouvent coincés entre salaires impayés et loyers gelés. La dernière paie versée aux agents diplomatiques remonte à novembre 2025. À la date du 17 février 2026, les traitements de décembre 2025, janvier et février 2026 demeurent impayés -soit trois mois d’arriérés- et les rémunérations du premier trimestre 2026 ne sont toujours pas passées.
«Nous sommes martyrisés avec nos familles», se lamente un diplomate en poste en Afrique de l’Ouest. Les loyers, qui couvrent également des charges indispensables -gaz, électricité, eau, assurances…-, sont bloqués. «Ces retards exposent les diplomates à des risques d’expulsion et à une dégradation rapide de leurs conditions de vie et de travail», se plaint un ambassadeur.
Une modalité technique, élaborée en 2024 par une tripartite Budget‑Finances‑Minaffet, visait à prendre en charge ces frais annexes sans fragiliser ni les missions ni les bailleurs. Mais, selon des sources diplomatiques, les propriétaires refusent la formule: «Les bailleurs ne veulent pas de cette transaction car ils reçoivent la moitié de la valeur locative de leurs immeubles, et les administrations fiscales locales prélèvent l’impôt à la source, à leur détriment», confie un interlocuteur sous couvert d’anonymat.
Réponse du ministère des Affaires étrangères
Face à la paralysie, la vice‑ministre des Affaires étrangères, Noëlla Ayeganagato, a adressé le 2 février un courrier au vice‑premier ministre en charge du Budget, Adolphe Muzito. Elle y rappelle que la transmission des contrats de bail aux services compétents a été effectuée et propose l’organisation d’une séance de travail pour clarifier les justificatifs nécessaires -factures des bailleurs, relevés d’identité bancaire.
Pour l’exercice 2026, écrit‑elle, les factures et RIB «pourront suivre après le paiement sollicité pour l’exercice en cours», en expliquant que les justificatifs relatifs à 2025 seront collectés et transmis à l’issue de la mission de reddition des comptes organisée par le ministère des Finances. Ayeganagato appelle à plus de transparence et de coordination entre les services.
Blocage dans les circuits financiers et appel au sommet
Plusieurs sources évoquent moins une responsabilité isolée qu’un «blocage dans les circuits financiers» de l’État: validations administratives réalisées, mais fonds non libérés; contrôles qui s’enlisent; ordres de paiement retardés. Le dossier des loyers 2026 est ainsi paralysé dans les circuits financiers, où des services auraient relevé «des irrégularités» sur certains contrats, motivant la proposition d’une mission de contrôle générale.
Dans une récente lettre lui attribuée et à laquelle AfricaNews a eu accès, Liévin Kitambala Lofuta, diplomate en poste aux Pays-Bas, alerte sur l’urgence de la situation. Au nom de plusieurs collègues, il souligne que le blocage «exposerait inévitablement de nombreux diplomates à des mesures d’expulsion», porterait «atteinte à la dignité» du personnel et «affaiblirait la crédibilité» des missions. L’ambassadeur demande une intervention du président de la République pour que le dossier «Loyers 2026» soit débloqué sans délai, craignant une crise sociale et institutionnelle au sein du corps diplomatique.
Conséquences opérationnelles
Les effets pratiques sont immédiats: personnels sans salaire, factures domestiques impayées, contrats locatifs menacés. Au‑delà du préjudice individuel, les représentations risquent de voir leurs capacités opérationnelles réduites -protection consulaire, suivi des dossiers économiques et politiques, promotion des intérêts nationaux. «Une ambassade dont le personnel est sans salaire et menacée d’expulsion perd instantanément sa capacité à protéger nos concitoyens et à défendre nos positions», résume une note interne.
Solutions réclamées
Les chancelleries exigent une sortie de crise rapide et concertée: elles réclament la levée immédiate du blocage dans les circuits financiers afin que les fonds puissent être libérés sans délai, la mise en œuvre effective de la modalité tripartite élaborée en 2024 pour prendre en charge les charges locatives -assortie d’aménagements fiscaux ou de mécanismes compensatoires destinés à rassurer les bailleurs- et la convocation sans tarder de la séance de travail proposée par la vice‑ministre Ayeganagato pour définir une procédure accélérée et transparente de vérification des contrats, de manière à éviter des audits généralisés et chronophages tout en préservant la continuité du service diplomatique.
Le dilemme reste entier pour les autorités: maintenir des contrôles budgétaires nécessaires pour prévenir les irrégularités ou assouplir temporairement les procédures afin d’éviter l’effondrement de la représentation extérieure du pays. Les diplomates plaident pour un arbitrage rapide en faveur de la continuité du service public à l’étranger.
Le temps presse. Sans décision urgente, notamment le déblocage des circuits financiers, la mise en place d’un mécanisme sécurisé pour les paiements locatifs et paiement immédiat des arriérés, le pays, en perpétuelle rivalité diplomatique avec le Rwanda, risque de subir un affaiblissement tangible de sa présence internationale et des conséquences sociales lourdes pour ses agents à l’étranger.
KISUNGU KAS
