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Harcèlement sexuel: «Si tu cèdes, ça fait quoi?»

Plus d’une fois victime de harcèlement sexuel au travail, Savhana Maksane, congolaise de Brazzaville, raconte avec courage les mésaventures de son parcours professionnel dans les médias, puis  dans un cabinet ministériel. Humiliée, rétrogradée, vilipendée, raillée par certains de ses collègues qui l’ont surnommé «Apesaka te» -ndlr: qui ne donne pas-, cette chanteuse à la voix changeante a su rester constante dans ses principes moraux: «ne jamais s’offrir à ses collègues de service». Son témoignage, poignant, met en exergue un détail peu ou presque pas décrié du harcèlement: l’indifférence complice, voire coupable, des autres femmes victimes du harcèlement. «Quand face à tes collègues femmes, quand tu leur expliques la situation et qu’elles-mêmes sont  victimes aussi, elles préfèrent te dire: et si tu cèdes qu’est-ce que ça va faire?», explique-t-elle avec un brin révolte. Dans cette interview, cette dame à multiple casquettes, chanteuse, promotrice culturelle, experte en communication, ne cache pas sa rancœur vis-à-vis de ces femmes-là. Elle a cependant trouvé la force de les pardonner. «Aujourd’hui, je dirai que je ne lui en veux plus. C’est vrai que je lui en ai voulu,… Bien au contraire, je marche la tête haute pour la délivrer, elle aussi. Et je vais la délivrer», lâche Savhana. Interview.

Qu’est-ce qui motive votre engagement dans le combat contre le harcèlement?

Je travaillais dans une télévision de la place -à Brazzaville-, où je me suis retrouvée en tant que Directrice de programme et production, reléguée à un niveau très bas parce que simplement je ne voulais pas céder aux avances de mes collègues directeurs. J’avais devant moi, un bloc d’hommes qui se mettaient au fur et à mesure à me faire des avances tout simplement pour tester ma moralité. Et mais à part ça, il y en avait qui se faisait un malin plaisir de me harceler même mentalement. J’ai vu mon salaire réduit au trois quart pour que je puisse accéder aux avances de certains. N’étant plus respectée vu que les directeurs hommes ne me respectaient pas, d’autres collègues hommes ont commencé à me faire la cour. Comme j’ai toujours tenu mordicus que je ne sortirai jamais avec quelqu’un qui travaille dans la même société que moi, j’ai vraiment été très mal dans ma peau pendant une certaine période de ma vie. 

Avez-vous eu le soutien de vos collègues femmes?

Le plus dure dans tout cela est que quand face à tes collègues femmes, quand tu leur expliques la situation qu’elles-mêmes sont victimes aussi, elles préfèrent te dire: «et si tu cèdes qu’est-ce que ça va faire?» Ça fait mal de voir à quel point une collègue, une sœur, femme comme toi, t’encourage, en fait, à l’immoralité. Ça, c’est très poignant.

Après cette expérience, avez-vous encore essayé de travailler dans une autre entreprise?

Effectivement, après cette expérience, je me suis retrouvée attaché en communication dans un cabinet ministériel. Là, encore une autre page du cauchemar s’est ouverte. Etant proche d’un ministre, je ne me voyais pas non plus accepter les avances de qui que ce soit, d’un directeur, ou encore d’un collègue. Non. Et j’ai été même là à un niveau très proche de l’agression. Mon collègue avec qui on était dans le même bureau, voyant que je n’acceptais pas ses avances, avait passé le cap jusqu’à arriver aux attouchements. Après ses attouchements-là, une fois, il reçoit une belle gifle dans sa face, il me dit: «tu te révoltes pourquoi, toi? Toi, tu te crois en France? Le harcèlement sexuel ça existe, mais ici ça n’existe pas».

Que faites-vous pour arrêter cela?

Je parle aujourd’hui pour dénoncer tout ça, pour permettre à certaines femmes qui souffrent en silence de ne plus souffrir parce qu’elles vivent avec une frustration. Elles sont dans un état psychique mal en point. Ça joue non seulement dans leurs vies professionnelles, mais aussi dans leurs foyers. Parce qu’une femme qui se fait harceler du matin au soir quand elle est au boulot, quand elle rentre à la maison, pensez-vous qu’elle est calme de pouvoir raconter ça à son mari? Elle va se dire si je lui raconte, qu’est qu’il ne va pas croire! Je perds mon mari? C’est surtout le côté négatif d’où la chose est vue. On ne pense pas au côté positif où l’on pourrait avoir du soutien à 100% de son mari. Parce que ce mari aussi, si lui dans son contexte est harceleur à son boulot, systématiquement quand sa femme lui raconte ce genre de chose, on ne sait pas comment ces hommes les prennent.

Quel message lancez-vous à la fille d’aujourd’hui, à la femme africaine?

Je ne ferai pas un message particulier à cette dernière. Mais en même temps, lorsque l’on dit vaut mieux tomber pour pouvoir se relever, je suis tombée, elle -ndlr: la femme- a contribué à ce que je tombe et aujourd’hui je me suis relevée. Là, j’avance droit devant moi. Je serai dans un contexte, à l’avenir, à l’aider parce que maintenant, elle est prête. La femme se doit de ne plus être cette femme que l’on dit femme femelle. Une femme est un être humain à part entière. Elle a des droits. Ce n’est pas de leur faute aussi, tout simplement parce que le message est mal véhiculé, la communication est très mal faite, en réalité. Aujourd’hui, je dirai que je ne lui en veux plus. C’est vrai je lui en ai voulu, mais je ne lui en veux plus. Bien au contraire, je marche la tête haute pour la délivrer, elle aussi. Et je vais la délivrer.

Par HRM

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