
Pour quelques centaines de francs congolais, des liqueurs fortes connues sous les appellations de «Zododo», «Supu na tolo» et autres sont vendues librement dans plusieurs quartiers de Kinshasa. Entre consommation dès les premières heures de la journée, absence de contrôle des services compétents et lourdes conséquences sanitaires, l’enquête d’«AfricaNews» met en lumière un phénomène qui prend des proportions alarmantes.
À Kisenso, l’alcool coule à flots dès le lever du jour. Dans les quartiers Ancien-Combattant et Riflard, les premiers clients se présentent devant les étals avant même d’avoir pris leur petit-déjeuner. Bouteilles en main, de nombreux jeunes avalent à jeun de fortes doses de liqueurs bon marché, devenues leur premier «repas» de la journée. Quelques minutes plus tard, les effets de l’alcool sont déjà visibles. Les conversations cèdent la place aux chants et aux danses improvisées. Les démarches deviennent hésitantes, les voix montent d’un ton et certains consommateurs interpellent les passants, lancent des injures ou importunent les jeunes filles qui traversent le quartier. Une scène devenue presque ordinaire dans cette partie de la capitale RD-congolaise. Le commerce, lui, tourne à plein régime.
Derrière son comptoir, un vendeur enchaîne les services sans interruption. Pour seulement 500 francs congolais, chacun peut obtenir son verre. Interrogé par «AfricaNews», il affirme ne craindre aucune sanction. «Les agents de l’ordre passent ici. Certains boivent même avec nous. Pourquoi arrêterais-je? Si l’État veut vraiment mettre fin à ce commerce, il doit empêcher ces boissons d’entrer au pays. Moi, je ne suis qu’un petit commerçant», confie-t-il. Ces déclarations soulèvent de sérieuses interrogations sur l’efficacité des mécanismes de contrôle. Chargé de veiller à la qualité des produits mis sur le marché, l’Office congolais de contrôle -OCC- semble pourtant absent du terrain, laissant prospérer un commerce dont les conséquences se multiplient.
Des ravages silencieux sur la santé
Chez les consommateurs, les justifications sont nombreuses. Patrick Otshudi, habitué des lieux, affirme que ces boissons lui procurent équilibre et inspiration. «Ça me stabilise. Quand je bois, je réfléchis mieux», soutient-il. Pour les professionnels de santé, cette sensation de bien-être n’est qu’une illusion. Le Docteur Daniel Mafini, consultant à l’hôpital Sion Mundadi’s, met en garde contre les effets dévastateurs de ces liqueurs artisanales et industrielles vendues à très bas prix.
Selon lui, leur consommation régulière favorise l’apparition de nombreuses pathologies, notamment l’insuffisance rénale aiguë, la cirrhose hépatique alcoolique, les hépatites alcooliques, la pancréatite aiguë, la neuropathie périphérique alcoolique, la carence en vitamine B1, l’hypertension artérielle, l’insuffisance cardiaque liée à une cardiomyopathie alcoolique, la malnutrition ainsi que plusieurs cancers touchant la bouche, le pharynx, le larynx, l’œsophage et le foie. Au-delà du drame sanitaire, cette consommation excessive constitue un véritable défi social.
Livrés au chômage, à la précarité et au désœuvrement, de nombreux jeunes trouvent dans ces boissons un refuge éphémère qui les éloigne davantage de toute perspective d’avenir. Face à l’ampleur du phénomène, une question demeure: jusqu’à quand ces alcools forts continueront-ils d’être vendus librement dans les rues de Kinshasa sans une intervention ferme des autorités compétentes?
Deborah MATEYI