
C’est une reconnaissance inédite. Le 7 août à Londres, trois universitaires sud-africains de l’Université de Pretoria ont publié un ouvrage qui ne se contente pas de dresser un énième état des lieux de la corruption en Afrique. Dans «La Corruption publique en Afrique subsaharienne: Héritages, mesures et perceptions», ils cherchent ce qui fonctionne réellement sur le terrain. Au cœur de leurs analyses, ils érigent la période 2020-2025 en référence et désignent l’ancien inspecteur général Jules Alingete Key comme la «pièce maîtresse» du dispositif mis en place sous le président Félix Tshisekedi. Une nouvelle consécration internationale qui vient confondre et clouer les becs aux détracteurs de l’ex super flic des finances de Tshisekedi.
Un ouvrage pour comprendre au-delà des classements
Dirigé par Changwe Nshimbi, Sombo Muzata et Léon Mwamba Tshimpaka, le livre veut alimenter les débats publics sur le développement du continent. Le point de départ est connu: la corruption publique est identifiée comme l’un des principaux freins à la croissance et à la bonne gouvernance en Afrique subsaharienne. Depuis les programmes d’ajustement structurel jusqu’à l’Agenda 2030 des Nations Unies, les initiatives se sont multipliées. Études, politiques, campagnes, lois, agences spécialisées. Les résultats, eux, peinent à suivre. Les auteurs prennent le contrepied des approches classiques. Ils refusent de se limiter aux indices de perception qui placent année après année les pays africains en bas du tableau.
Leur méthode croise trois entrées: les héritages historiques et institutionnels, les outils de mesure et leur fiabilité, et enfin la manière dont les populations et les acteurs perçoivent le phénomène au quotidien. L’ouvrage propose une lecture régionale. Six pays sont analysés, couvrant l’Afrique de l’Ouest, du Centre, de l’Est et australe. L’objectif est de comprendre pourquoi, malgré la ratification par 48 États africains de la Convention de l’Union africaine sur la prévention et la lutte contre la corruption fin septembre 2025, le constat reste tenace. La corruption apparaît non seulement répandue mais, selon plusieurs rapports cités, en augmentation.
Le livre revient d’abord sur les mesures internationales et institutionnelles. Il rappelle le rôle de la Convention de l’UA entrée en vigueur en 2006, la création du Conseil consultatif de l’Union africaine sur la corruption, et la désignation du 11 juillet comme Journée africaine de lutte contre la corruption. Il souligne aussi une limite: ces instruments listent des infractions comme la corruption et le détournement, mais sans proposer de définition commune. Et ils ciblent en priorité le secteur public, laissant dans l’ombre le secteur privé.Vient ensuite l’analyse de la persistance du phénomène.
Les chercheurs évoquent les flux financiers illicites, le gaspillage, la fraude et la mauvaise administration qui continuent de vider les caisses de l’État. Ils posent une question centrale: comment expliquer que les réformes s’accumulent alors que la perception de la corruption ne recule pas? Pour y répondre, ils mobilisent des travaux académiques majeurs. Ceux d’Amundsen qui distinguent la corruption politique «extractive» de la corruption de «préservation du pouvoir». Ceux de Hope qui lient corruption et gouvernance à travers des cas comme le Kenya, le Nigeria ou l’Eswatini. Et ceux d’Agang et al. qui abordent la corruption sous l’angle moral et spirituel, comme un mal qui éclipse la capacité des sociétés à faire le bien.
C’est dans ce paysage que le cas de la République Démocratique du Congo prend une place à part. Le chapitre qui lui est consacré ne traite pas le pays comme un problème de plus. Il la présente comme une expérience à analyser.
La refondation de l’IGF et la naissance de la «Patrouille financière»
Le chapitre sur la République Démocratique du Congo couvre la période 2020-2025. Pour les trois professeurs de Pretoria, ces cinq années marquent une rupture nette. Elle coïncide avec la relance de l’Inspection générale des finances et la mise en place de la «Patrouille financière». L’IGF sort de son rôle traditionnel de conseil pour devenir un acteur de contrôle visible. Des équipes descendent sans préavis dans les ministères, les entreprises publiques et les régies financières. Les recettes sont bancarisées pour couper court aux circuits parallèles. Les rapports d’audit sont rendus publics.
Les cas de détournement sont dénoncés, noms à l’appui. Les auteurs parlent d’«avancées extraordinaires» dans la traque des détournements de deniers publics, dans la bancarisation des recettes et dans la moralisation de la gestion de l’État congolais. Une appréciation rare dans la littérature académique sur la région. Jules Alingete, chef de service de l’IGF durant toute cette période, est au cœur de l’analyse. Il est décrit comme la «pièce maîtresse de la lutte contre la corruption en Afrique». Les chercheurs mettent en avant son rôle dans l’identification et la dénonciation de réseaux de détournement au sein de l’appareil de l’État. Une action rendue possible, selon eux, par «l’impulsion politique» du président Félix Tshisekedi.
En faisant de la lutte contre la corruption un pilier de son mandat, le chef de l’État a offert à l’IGF la couverture politique nécessaire pour intervenir là où les audits précédents s’arrêtaient. Pour l’Université de Pretoria, la leçon congolaise tient en une formule. La rencontre entre une volonté politique affirmée au sommet de l’État et une structure technique d’audit indépendante, dotée de moyens et rendue visible. Cette combinaison, écrivent-ils, constitue désormais un modèle dont d’autres capitales africaines pourraient s’inspirer.
Entre résultats techniques et défi de la pérennité
Les auteurs évitent le triomphalisme. Ils ne présentent pas la «Patrouille financière» comme une solution miracle applicable partout. Ils la traitent comme un laboratoire. Un espace où l’on teste la capacité d’un organe de contrôle à devenir un acteur central de la moralisation de l’État.Le bilan dressé est concret. Sur le plan des procédures, les changements sont réels. La traçabilité des recettes s’est améliorée. Des montants ont été récupérés. L’administration a intégré l’idée d’un contrôle possible à tout moment. Mais des interrogations demeurent. Qu’adviendra-t-il de ces acquis après 2025? Les agents de l’IGF disposent-ils de garanties statutaires suffisantes pour résister aux pressions?
Les agences anti-corruption peuvent-elles tenir sur la durée sans être rattrapées par la cooptation ou la politisation? La question posée dans l’ouvrage est directe. La revitalisation de l’IGF a-t-elle durablement amélioré la lutte contre la corruption ? La réponse des chercheurs est nuancée. Oui pour les mécanismes et les résultats budgétaires. Il reste à transformer ces acquis techniques en changement de comportement durable au sein de l’administration et dans la société.
Une reconnaissance qui s’inscrit dans la durée
La publication londonienne du 7 août n’arrive pas seule. Depuis 2021, le travail de l’IGF sous Jules Alingete est régulièrement cité. Le FMI a salué l’amélioration de la mobilisation des recettes. La Banque mondiale a intégré des éléments des rapports d’audit dans ses analyses pays. Des ONG internationales et des centres de recherche ont repris la méthode de la «Patrouille financière» comme exemple de contrôle citoyen institutionnalisé. À Kinshasa, cette nouvelle référence académique est présentée comme une validation extérieure.
Au ministère des Finances, on y voit la preuve que la transparence et la traçabilité peuvent produire des résultats, même dans un contexte marqué par des défis sécuritaires et des contraintes budgétaires fortes. Pour les auteurs, l’enjeu dépasse le cadre congolais. L’Afrique subsaharienne continue de perdre des milliards dans les détournements et les flux illicites. Les conventions existent. Les discours aussi. Ce qui manque, selon eux, ce sont des institutions de contrôle qui fonctionnent, qui sont visibles et qui rendent des comptes. Le cas de la RDC montre qu’un tel organe peut exister et produire des effets lorsqu’il bénéficie d’un soutien politique clair.
Changer les chiffres et changer les comportements
L’originalité de l’ouvrage est de ne pas s’arrêter aux données budgétaires. Les trois universitaires mobilisent la sociologie et l’éthique pour interroger la dimension culturelle de la corruption. Ils rappellent que les campagnes échouent souvent parce qu’elles ignorent les normes sociales, les logiques de solidarité et la tolérance à certains arrangements. En République Démocratique du Congo comme ailleurs, lutter contre la corruption ne se limite pas à publier des rapports. Il faut aussi travailler sur les perceptions. Sur la confiance des citoyens envers les institutions. Sur l’idée que l’intérêt public peut primer sur l’intérêt personnel.
Sur ce terrain, le bilan de 2020-2025 est jugé encourageant mais partiel. Les procédures ont bougé. La peur du contrôle est revenue. Les recettes ont augmenté. La bataille culturelle, celle des comportements, reste en cours.
Vers l’institutionnalisation d’une méthode
La publication intervient alors que Kinshasa poursuit ses réformes de gouvernance. Le débat a évolué. Il ne s’agit plus de savoir s’il faut lutter contre la corruption. La question est désormais de savoir comment institutionnaliser les mécanismes qui ont fait leurs preuves, au-delà des personnes qui les ont portés.
En désignant Jules Alingete comme «pièce maîtresse», les chercheurs de Pretoria ne font pas seulement l’éloge d’un parcours. Ils pointent une méthode de travail: un contrôle indépendant, public, réactif et adossé au sommet de l’État. Pour la première fois depuis longtemps, un ouvrage académique international présente une expérience congolaise non comme une anomalie à corriger, mais comme une pratique à étudier. Une pratique que l’on peut regarder, analyser et, peut-être, adapter.
Les institutions ne tiennent que si elles aux hommes qui les incarnent
La Patrouille financière fait la fierté de l’IGF après avoir donné des insomnies aux mauvais gestionnaires publics. La grande bataille des détourneurs de deniers publics c’est d’obtenir l’effacement de ce mode de contrôle, pourtant très efficace dans la lutte contre la corruption. «Les dirigeants de l’IGF doivent faire le choix entre la force de l’IGF et le recul de la corruption, d’une part, et la résignation dans la lutte contre la mauvaise gouvernance par la mise à l’écart de la patrouille, d’autre part. La dernière phrase du chapitre sur la République Démocratique du Congo résonne comme un rappel. Les institutions ne tiennent que si elles survivent aux hommes qui les incarnent. C’est à cette épreuve que la ‘Patrouille financière’ sera jugée dans les années à venir».

