
L’image qui restera de cette 81e Assemblée générale pour Kinshasa est celle d’un dîner à New York. Le 1er octobre, à l’invitation de Donald Trump, Judith Suminwa Tuluka a clos huit jours d’une mission marathon où elle représentait Félix Tshisekedi. Autour de la table du président américain, les dirigeants présents pour l’AG. Pour la Première ministre, le symbole d’une séquence où la République Démocratique du Congo a voulu parler à tout le monde, sur tous les tableaux: guerre à l’Est, Ebola, Inga et corridor de Lobito. C’est Trump qui a offert le point final. C’est l’ONU qui avait donné le ton politique. Le 23 septembre, à la tribune, Judith Suminwa a livré l’un des discours les plus offensifs de Kinshasa de ces dernières années.
Sous les applaudissements de plusieurs délégations, elle a dénoncé «une guerre d’agression menée par le Rwanda sous couvert de l’AFC/M23, en violation de sa souveraineté», documentée par les Nations unies selon elle. Et elle a porté l’estocade sur le multilatéralisme à géométrie variable: «La confiance de nos peuples dans le multilatéralisme commence là où cesse l’application d’un droit variant selon la géographie, la puissance économique ou le jeu des alliances». Son message: cessez d’écrire, appliquez. Elle a cité l’Accord de paix de Washington, le processus de Doha, la feuille de route de l’Union africaine, et surtout la résolution 2773 du Conseil de sécurité. «Nous n’attendons pas de nouveaux textes pour remplacer ceux qui ont déjà été adoptés. Nous attendons leur exécution».
Elle a également estimé que la question des FDLR ne pouvait plus servir de justification à une présence étrangère. Dans le même discours, elle a plaidé pour une réforme de l’ONU. «Le monde de 1945 n’est plus», a-t-elle lancé, invoquant numérique, climat et intelligence artificielle, et réaffirmé l’adhésion au Consensus d’Ezulwini et à la Déclaration de Syrte: deux sièges permanents pour l’Afrique au Conseil de sécurité. Deuxième pilier: les minerais critiques. «Nous ne voulons plus être seulement le sous-sol de l’économie mondiale; nous entendons en devenir un atelier, un laboratoire et un partenaire souverain», a-t-elle affirmé, proposant un cadre mondial sous égide onusienne pour des chaînes de valeur «justes, traçables et résilientes».
Ebola: 2,9 milliards mobilisés, Kinshasa exige la traçabilité
Le reste de la semaine s’est joué dans les back-rooms, autour de deux obsessions: l’argent d’Ebola et l’argent des grands chantiers. Le 23 septembre, à l’initiative des États-Unis, une réunion ministérielle du G20+ sur Ebola a mobilisé 2,9 milliards de dollars pour la RDC et l’Ouganda. Judith Suminwa y a salué la solidarité, mais a imposé sa doctrine: «Que cette réunion transforme les engagements en décaissements, les décaissements en actions et les actions en vies sauvées».
Elle a rappelé que Kinshasa a déjà décaissé 50 millions sur fonds propres, qu’il manque 1,4 milliard selon le gouvernement pour la surveillance, le diagnostic et la protection des soignants, et a exigé la traçabilité totale. «Chaque dollar doit pouvoir être suivi jusqu’aux services effectivement rendus. La transparence n’est pas une défiance envers nos partenaires: elle est une condition de confiance», a-t-elle insisté. Africa CDC, l’OMS et Kinshasa doivent désormais mettre en place un mécanisme de suivi commun.
Le même message a été porté au CDC américain, lors d’un entretien avec sa directrice Erica Schwartz et ses équipes d’Atlanta. Le CDC a réaffirmé son engagement de vingt ans aux côtés de la République Démocratique du Congo, tout en soulignant la nécessité de ne pas sacrifier la lutte contre rougeole, paludisme et tuberculose. Suminwa, elle, a revendiqué l’expertise congolaise sur la souche Bundibugyo et demandé que même les fonds affectés directement aux agences internationales soient documentés pour Kinshasa. Une visioconférence entre experts est prévue dès son retour.
Inga, Lobito, Standard Bank: la chasse aux financements
Autre front: les infrastructures. Le 25 septembre, entretien avec Anna Bjerde, directrice générale des opérations de la Banque mondiale. Au menu: Inga et Lobito. La Banque a annoncé 175 millions déjà mobilisés pour Ebola et 80 millions supplémentaires à venir, mais le cœur des échanges portait sur l’énergie et la connectivité. «Nous avons évoqué le développement du secteur énergétique, incluant bien entendu le projet hydroélectrique d’Inga, et l’importance du corridor de Lobito afin d’en faire un levier de transformation économique», a indiqué Anna Bjerde.
Dans la même dynamique, Standard Bank, quelques jours après un accord avec le ministère des Finances, a confirmé vouloir mobiliser jusqu’à un milliard de dollars pour des projets structurants dans le pays, avec garantie de la DFC, l’agence américaine de financement du développement. C’est tout le sens du dîner Trump qui a clos la mission. En recevant les dirigeants présents à New York, le président américain a renoué avec une diplomatie très transactionnelle en Afrique, où sécurité sanitaire, minerais critiques et corridors logistiques sont liés. Kinshasa y a sa carte à jouer: premier producteur mondial de cobalt, bassin du Congo, et foyer d’Ebola à contenir.
Judith Suminwa repart de New York avec une formule qui résume sa méthode: «Restaurer la confiance, c’est appliquer le droit lorsqu’il coûte, et pas seulement lorsqu’il convient. Accompagner les transformations, c’est en partager équitablement les bénéfices». Les engagements sont chiffrés, en attendant les décaissements.
YA KAKESA





