
C’est un test que Kinshasa prépare comme une session de rattrapage. Lundi 8 septembre, au Centre financier de Kinshasa, le ministre des Finances, Doudou Fwamba Likunde Li-Botayi, a lancé officiellement les ateliers préparatoires à la visite sur place des experts du Groupe d’action financière, le GAFI. À ses côtés, le ministre d’État à la Justice, Guillaume Ngefa Atondoko, et le secrétaire exécutif de la Cellule nationale des renseignements financiers -CENAREF-, le haut magistrat Adler Kisula Betika Yeye. Un trinôme qui donne le ton: l’épreuve sera autant judiciaire que financière. Pour la République Démocratique du Congo, inscrite sur la «liste grise» depuis 2022, l’enjeu est de sortir de la surveillance renforcée. Le GAFI ne viendra plus vérifier les lois votées, mais leur effectivité: les banques déclarent-elles vraiment les opérations suspectes à la CENAREF? Les parquets enquêtent-ils, saisissent-ils, confisquent-ils des avoirs criminels?
Sur le papier, la copie est déjà bien avancée. En juin 2024 à Paris, le GAFI avait lui-même constaté que les 23 actions de son plan d’action avaient été «largement mises en œuvre». Le ministre a salué une mobilisation sous l’impulsion du président Félix Tshisekedi, mais a prévenu: «Une chose est d’implémenter des réformes, une autre est de s’assurer de leur pérennisation». C’est tout l’objet de ces assises organisées avec les partenaires techniques: transformer des textes en preuves, des procédures en données chiffrées et en cas concrets. Cet examen du GAFI n’est pas isolé. Depuis quinze mois, le ministre des Finances enchaîne les épreuves, toutes présentées comme des examens de crédibilité nationale.
Premier examen: celui de l’inflation. À son arrivée en juin 2024, l’héritage est lourd: 23,8% d’inflation, 24% de dépréciation du franc congolais. L’urgence est de casser la spirale. En septembre 2025, le pays affiche une inflation ramenée sous les 7%, et 2,3% en glissement annuel, un niveau inédit depuis la parenthèse de stabilité de 2012-2014. Pour Fwamba, c’est la preuve que le tandem avec la Banque centrale du Congo -BCC- a fonctionné et que la rigueur budgétaire -cesser de faire tourner la planche à billets pour financer le déficit- a produit ses effets sur le pouvoir d’achat.
Deuxième examen: celui des marchés internationaux. Le plus controversé. L’incursion de la République Démocratique du Congo sur le marché des eurobonds a été jugée par ses détracteurs comme une prise de risque inconsidérée. L’argentier y voit au contraire son examen de maturité financière. Objectif: obtenir une signature souveraine, créer une courbe de taux, et faire baisser le coût de l’argent à l’intérieur du pays. Résultat plaidé: le taux des Bons du Trésor intérieur est passé de 10% à 8% après l’émission. Avec 20,4% de dette sur PIB contre 55 à 60% en moyenne dans la SADC, et un service de la dette à moins de 10% des recettes internes, la marge existe, argumente-t-il. La notation elle-même, passée de CCC à B- perspective positive chez Standard & Poor’s, est présentée comme un examen passé après six mois de roadshow «dans le silence pour présenter la République Démocratique du Congo qui n’est pas celle qu’on raconte».
Troisième examen: celui, également historique, de la Bourse de Kinshasa. C’est une première. Le président Félix Tshisekedi a promulgué la loi n°26/034 relative aux marchés boursiers, désormais publiée au Journal officiel. Porté par Fwamba, ce texte dote le pays, pour la première fois de son histoire, d’un cadre légal spécifique pour organiser et réguler une activité boursière.Jusqu’ici, Kinshasa faisait figure d’exception parmi les économies du continent: pas de Bourse, pas de régulateur, pas de marché secondaire. La nouvelle loi vient changer la donne. Elle fixe les règles de transparence, d’émission et de cotation, et ouvre la voie à la création d’une autorité de régulation et d’une Bourse des valeurs mobilières.
L’enjeu est structurel. Il s’agit de diversifier le financement de l’économie, jusque-là dépendante à 100% du crédit bancaire et de l’endettement extérieur, et d’offrir aux entreprises congolaises une alternative pour lever des capitaux longs. Et pour l’État, c’est créer un marché domestique pour sa propre dette et ancrer durablement sa signature, dans la perspective même de l’Eurobond. C’est l’examen de la profondeur financière.
RN 4, le symbole de cette bascule
Quatrième examen: celui des réformes destinées à améliorer les recettes. Comment financer l’État par ses propres moyens? Le chantier est celui des recettes internes. Généralisation de la télédéclaration de la TVA, dont la mobilisation mensuelle serait passée de 280 à plus de 320 milliards de francs congolais, réforme de la subvention pétrolière qui asséchait les caisses, interconnexion des régies et entrepôt de données fiscales pour traquer la fraude et élargir l’assiette.
À cela s’ajoute un domaine longtemps négligé et pourtant stratégique: la régulation des jeux d’argent et de hasard. Toute une manne financière, en pleine expansion à Kinshasa et en provinces, mais pas toujours bien canalisée vers les caisses de l’État. Sa régulation, sa traçabilité et sa taxation sont désormais présentées comme un nouveau gisement de recettes propres, au même titre que la douane ou les impôts. Tous ces examens convergent vers deux points essentiels: les routes et les autres infrastructures structurantes.
Dans un pays-continent de 2,3 millions de km², où le transport absorbe jusqu’à 40% du prix final de la pomme de terre ou du haricot, le désenclavement n’est pas un slogan. C’est une variable économique et sociale. Relier les bassins de production aux centres de consommation, c’est agir directement sur les prix, réunifier le marché intérieur et, surtout, résorber le chômage de masse des jeunes. Une ossature qui ne tient que si elle produit et si elle est alimentée. D’où le triptyque défendu par le ministère. D’abord, produire: sous Doudou Fwamba, en collaboration avec son collègue en charge de l’Économie nationale, le gouvernement finance la relance des grands projets agricoles à Bumba, Boamanda et Ngandajika, pour réduire la dépendance alimentaire et créer des emplois massifs à la base. Ensuite, connecter et alimenter: les barrages de Kakobola et de Katende pour sécuriser l’énergie, les centres de captage et de traitement d’eau pour les villes, et les aéroports ainsi que les ports en construction pour fluidifier les corridors logistiques.
Et le symbole de cette bascule est la RN4 Kisangani-Beni. Plus de 800 km de route stratégique vers la frontière ougandaise. Sa réhabilitation complète, c’est une projection concrète: diviser par deux le temps de parcours entre le bassin agricole de la Tshopo et l’Ituri, réduire de 30 à 35% les coûts logistiques sur cet axe, et injecter directement 0,3 à 0,5 point de PIB additionnel par an grâce à l’effet commerce transfrontalier, l’accès au port de Mombasa et la sécurisation des filières café, cacao et bois. C’est la démonstration que l’infrastructure n’est pas une dépense, mais un multiplicateur de recettes.
Pour le ministre, c’est cet ensemble qui justifie l’endettement: emprunter non pour fonctionner, mais pour s’équiper, produire et créer de l’emploi. Reste l’examen final, celui du GAFI. S’il est réussi, il validera plus qu’une conformité technique. Il restaurera une confiance. Rester sur la liste grise, c’est payer plus cher ses transactions, voir ses banques correspondantes se détourner. En sortir, c’est dire aux investisseurs, à ceux de l’eurobond comme à ceux de la future Bourse de Kinshasa, que l’argent qui entre et sort de République Démocratique du Congo est tracé, contrôlé, sécurisé. C’est la condition pour que les recettes propres et la dette levée servent effectivement à financer les champs, les routes, les aéroports et les barrages qui, à leur tour, feront baisser la pression sociale.

