
«Je suis un survivant et je ne me tairai point». En dix mots, l’artiste musicien Alain Chirwisa, alias Alesh, résume le sens de sa longue tribune publiée ce week-end. Sa cible: Azarias Ruberwa, ancien chef rebelle et vice-président de la République, qui se présente actuellement aux États-Unis comme un «acteur impartial» de la paix en République Démocratique du Congo. Une posture que le rappeur originaire de Kisangani juge intenable au regard de l’histoire. Et pour l’étayer, il s’appuie sur les rapports de l’ONU, de Human Rights Watch et d’International Crisis Group.
Kisangani, mai 2002: le souvenir d’une répression sanglante
Tout part de Kisangani, la ville où Alesh a grandi. Il rappelle qu’entre octobre 2000 et juin 2003, Azarias Ruberwa est secrétaire général du RCD-Goma, mouvement armé soutenu par Kigali, dont il est le chef politique de facto. Le 14 mai 2002, le RCD-Goma réprime une manifestation de jeunes de la commune de Mangobo qui protestaient contre la rébellion. Le bilan établi par le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme est accablant: au moins 163 morts, des exécutions sommaires, des viols et des pillages. Le Conseil de sécurité tiendra le RCD-Goma pour responsable et exigera que les auteurs et les donneurs d’ordres soient jugés.
Alesh, qui avait 15 ans à l’époque, livre un témoignage personnel: «Certains de mes amis avaient été éventrés à la baïonnette, puis les militaires du RCD avaient rempli leurs ventres de pierres, avant de jeter leurs dépouilles dans la rivière Tshopo». Aucun commandant, déplore-t-il, n’a été poursuivi. Tous auraient été couverts par leur hiérarchie. Dans cette hiérarchie, un nom revient: Laurent Nkunda. Alors commandant de la 7e brigade du RCD-Goma, il est cité par Human Rights Watch parmi les responsables des exactions de Kisangani. Alesh affirme que sa garde rapprochée avait tiré sur lui le 5 juin 2000, au début de la guerre des Six Jours. «Retenez ce nom: Laurent Nkunda», écrit-il.
La lignée RCD – CNDP – M23
Pour l’artiste, la suite s’inscrit dans une continuité. En 2004, alors qu’Azarias Ruberwa est vice-président de la République chargé de la Défense et de la Sécurité, Laurent Nkunda, ex-officier du RCD-Goma, prend Bukavu. HRW documente de nouveau meurtres, viols et pillages. Interrogé par l’agence IRIN, Nkunda aurait renvoyé la responsabilité à sa hiérarchie du RCD-Goma et cité Ruberwa en premier. C’est la même matrice, selon Alesh, qui donnera naissance au CNDP, fondé par Nkunda avec d’ex-combattants du RCD-Goma, puis au M23 en 2012 par des ex-CNDP. «RCD-Goma, puis CNDP, puis M23: une même lignée armée».
L’artiste prend soin de préciser: «Ruberwa n’a pas créé le M23, mais il a dirigé politiquement le mouvement dont cette lignée est issue. On attend toujours de lui un examen public et honnête de cet héritage». Un héritage qui reste brûlant. Alesh rappelle que le M23 est redevenu le groupe le plus meurtrier à l’Est: au moins 114 civils tués en juin 2026 selon le Kivu Security Tracker, et 1,23 million de déplacés internes au seul Nord-Kivu fin février 2026 selon OCHA.
Le swahili, argument de guerre?
C’est dans ce contexte qu’Alesh juge les propos récents de Ruberwa aux États-Unis sur une prétendue discrimination des swahiliphones en République Démocratique du Congo. «Le swahili est l’une des quatre langues nationales de la RDC. La Constitution oblige l’État à en assurer sa promotion sans discrimination», rappelle le musicien. S’il admet avoir lui-même été victime de propos condamnables à Goma à cause de son lingala, il estime qu’«une dérive combattue par l’Église, la société civile et la loi n’est pas une politique d’État».
Pour lui, présenter les choses ainsi à l’étranger «revient à déformer la réalité pour poursuivre un agenda obscur». Plus grave, selon Alesh, ce discours reprend mot pour mot la justification de la rébellion: «Ce récit d’un État qui persécuterait une partie de son peuple du simple fait de sa langue ou son ethnie est précisément celui qu’utilise l’AFC/M23 pour justifier ses actions armées. Le reprendre subtilement comme l’a fait Monsieur Ruberwa, c’est s’aligner derrière une approche inconstitutionnelle qui sème mort et désolation».
L’artiste rappelle enfin que la défense des civils doit être cohérente. Si Ruberwa a eu raison d’alerter en février 2026 sur des frappes contre les civils de Minembwe, elle doit valoir «pour toutes les victimes, y compris celles du M23». Il cite aussi l’épisode de 2020, où Ruberwa, alors ministre, participe à l’officialisation contestée de la commune de Minembwe, provoquant violences et crise politique. La conclusion d’Alesh est sans appel. Un acteur de paix, écrit-il, doit passer trois tests: «reconnaître les crimes de son propre camp, condamner toutes les violences et ne pas recycler le récit des belligérants. Ruberwa échoue à ces trois tests». Et de conclure: «La paix en RDC passera par la vérité et la justice, à commencer par le rapport Mapping de l’ONU. Pas par ceux qui ont dirigé les forces que ce rapport documente».
Natine K.






