
Pendant que toute l’attention se focalise sur le scandale financier qui secoue le Haut-Uélé, un autre dossier, plus discret mais tout aussi révélateur, s’est noué à quelques centaines de kilomètres, à Beni et Butembo. Au plus fort de la 17e épidémie d’Ebola, les députés nationaux élus du Nord-Kivu ont sollicité, pour leur part, 345.625 dollars auprès du ministère de la Santé pour «sensibiliser» les communautés locales.La lettre, que AfricaNews a consultée, est datée du 13 août 2026. En-tête de l’Assemblée nationale, Caucus des députés nationaux élus du Nord-Kivu. Signataire: l’honorable Jacques Safari Nganizi. Destinataire: le ministre de la Santé. Objet: «Appel à la sensibilisation contre la maladie à Virus Ebola au Nord-Kivu».
Le timing est bien choisi. L’épidémie, déclarée le 15 mai 2026, est la plus vaste jamais enregistrée en République Démocratique du Congo. Au 4 septembre, le Nord-Kivu comptait déjà 969 cas confirmés et 638 décès, avec une létalité de 65,8%. Butembo, Beni et Lubero, justement, sont en première ligne. Katwa concentre à elle seule 440 cas, Butembo 197, Beni 157. Médecins Sans Frontières a dû ouvrir en urgence un nouveau centre de traitement à Beni fin août, ses structures étant saturées.Dans ce contexte d’urgence sanitaire, le Caucus dépose son projet de budget. Total: 368.625 dollars. 93% demandés au ministère, 23.000 dollars présentés comme contribution propre des élus pour leur transport.
Le détail des dépenses éclaire la nature de l’initiative. D’abord, les réunions. 6.775 dollars pour quatre rencontres avec les comités de riposte. Dans le détail: 5.000 dollars de transport pour les participants, 1.000 dollars de location de salles, 400 dollars de sonorisation, 250 dollars d’eau et 125 dollars de désinfectant. Ensuite, la distribution. 82.500 dollars d’intrants: 100 kits lave-mains pour églises, marchés et écoles à 20 dollars pièce, 100 cartons de désinfectant à 60 dollars le carton, et du chlore. Le cœur du budget: 119.000 dollars d’«appui» forfaitaire à 119 centres de santé de 11 zones de santé. 1.000 dollars par centre, sans autre détail. Katwa 21.000 dollars, Beni 20.000, Butembo 16.000, Musienene 12.000. Une distribution cash directe, sans mécanisme de contrôle ni traçabilité. Enfin, 34.500 dollars pour les survivants et 11.000 dollars de communication: 6.000 dollars pour une diffusion sur 24 radios pendant un mois et 5.000 dollars pour 200 calicots à 25 dollars pièce. Sur le fond, impliquer les élus dans la riposte n’est pas illégitime.
Dans le Grand Nord, la méfiance communautaire a tué autant que le virus entre 2018 et 2020. Mais la forme pose problème et, surtout, elle ne cadre pas avec les missions d’un député national. C’est là que commence le trafic. La Constitution, en ses articles 100 et 101, est limpide. Le député a trois missions: légiférer, contrôler le Gouvernement et les services publics, et représenter la Nation. Nulle part il n’est prévu qu’il exécute le budget de l’Etat. Or, que font les élus du Nord-Kivu ici? Ils sollicitent 345.625 dollars auprès d’un ministre qu’ils sont censés contrôler, puis prévoient de manier eux-mêmes cet argent sur le terrain. Ils deviennent à la fois demandeurs, ordonnateurs et distributeurs. Ils violent le principe cardinal de séparation des pouvoirs et la Loi relative aux Finances Publiques qui interdit formellement aux parlementaires de manier des deniers publics.
«Cette confusion des rôles a un nom en droit pénal congolais: le trafic d’influence. L’article 72 du Code pénal et la loi anti-corruption punissent le fait pour une personne investie d’un mandat public de monnayer son influence pour capter un avantage, un marché ou un financement», explique un avocat.
C’est exactement ce qui se passe. Le Caucus utilise son en-tête de l’Assemblée nationale, sa qualité d’élu du Nord-Kivu, pour capter un financement d’urgence sanitaire et se l’attribuer en tant que prestataire. C’est aussi une violation de la chaîne de la dépense. L’argent de la riposte doit transiter par le ministère de la Santé, l’Institut National de Santé Publique, la Division Provinciale de la Santé, puis les Zones de Santé. C’est la seule voie traçable et contrôlable par l’Inspection Générale des Finances -IGF- et la Cour des Comptes. Quand un caucus politique capte un financement pour distribuer 1.000 dollars cash par centre de santé, sans appel d’offres, sans facture, sans procès-verbal de réception, on sort de la santé publique pour entrer dans le marché parallèle. C’est exactement ce qui a fait basculer le dossier du Haut-Uélé dans le scandale.
Dans cette province, 50.000 dollars prévus pour la sensibilisation Ebola ont été virés directement sur le compte personnel du député Degba Mozabi. Son collègue langueur d’alerte a promis de saisir l’IGF pour pour détournement présumé et prise illégale d’intérêts. Le modèle du Nord-Kivu est plus habillé -avec un budget détaillé et une contribution affichée de 23.000 dollars- mais la logique reste identique: la privatisation d’une mission régalienne.
On ne peut donc plus parler de simple maladresse. C’est le retour du «Ebola business», une rente politique où l’épidémie devient un fonds de commerce. Pendant que MSF réclame des gants, des blouses et des lits, on budgétise des salles et des banderoles à 25 dollars le calicot. Un soignant de Beni, engagé dans la riposte, résume sous couvert d’anonymat: «On a besoin de relais communautaires, pas de prestataires politiques. Quand l’élu devient celui qui distribue les kits, on ne sait plus s’il sensibilise ou s’il fait campagne».
Ce qu’un député peut faire face à Ebola, c’est interpeller le ministre à l’Assemblée, initier une question orale avec débat sur l’usage des fonds, descendre sensibiliser avec ses moyens propres ou en accompagnant les équipes officielles. Pas en facturant la location de salle et la sonorisation au ministère qu’il contrôle. Le Haut-Uélé a défrayé la chronique pour des détournements présumés. Le Nord-Kivu illustre une autre dérive, plus légale en apparence, plus grave dans les faits: la captation de la riposte par le politique. En se substituant au Gouvernement au lieu de le contrôler, en violant les articles 100 et 101 de la Constitution qui fondent leur mandat, les élus ne soignent pas l’épidémie, ils la trafiquent.






