
C’est le document que tout Kinshasa évoquait sans jamais l’avoir vu. AfricaNews le publie en exclusivité. Une correspondance attribuée au Directeur de cabinet du chef de l’État, datée du 25 novembre 2025, enjoignait déjà au ministre d’État, ministre de l’Agriculture et Sécurité alimentaire, Muhindo Nzangi Butondo, de régler définitivement le dossier du Programme d’entrepreneuriat des jeunes dans l’agriculture et l’agro-business, PEJAB. Un an plus tard, le ministre est visé par une motion de défiance à l’Assemblée nationale.
Retour sur une année de crispations. Le 13 octobre 2025, le coordonnateur du PEJAB avait saisi directement la Présidence. Ce programme, financé à hauteur de 57.100.000 dollars par la Banque africaine de développement -BAD-, était l’un des instruments phares de la stratégie jeunesse du second quinquennat Tshisekedi: faire de l’agriculture un gisement d’emplois pour une population où plus de 60% a moins de 25 ans. Or, selon le coordonnateur, le projet patinait. Il évoquait un «détournement présumé» des fonds. L’affaire était remontée jusqu’au bureau d’Anthony Nkinzo Kamole, Directeur de cabinet du président Félix Tshisekedi, un homme connu pour son style feutré mais ferme. Sous la référence 3088/11/2025, il avait transmis le dossier au ministre concerné. La diffusion avait été millimétrée: copie à la Première ministre Judith Suminwa, au secrétariat général à l’Agriculture et au coordonnateur lui-même. Manière de dire que le dossier était désormais suivi au plus haut niveau.
Dans la lettre que AfricaNews a pu consulter, le ton restait diplomatique, mesuré, mais la mise en demeure était sans ambiguïté. La Présidence faisait état de «plaintes faites il y a quelques mois par le Collectif des Agri-preneurs», ces jeunes porteurs de projets qui attendaient toujours leurs kits et leurs financements. Elle pointait «les retards rencontrés dans l’exécution dudit projet et l’absence d’une communication claire à l’intention des bénéficiaires».
Puis venait la formule qui, dans le protocole kinois, ne souffrait d’aucune interprétation: «La Haute Hiérarchie vous enjoint de tout mettre en œuvre pour que ce problème soit définitivement résolu, y compris par l’organisation et l’implication desdits bénéficiaires dans le Cadre de concertation du Projet, tel que préconisé par le Rapport 2024». En clair, c’était le chef de l’État lui-même qui demandait des comptes.Pendant près d’un an, cet ultimatum est resté sans effet visible sur le terrain. Sur les réseaux sociaux congolais, les vidéos d’agri-preneurs dénonçant des parcelles non aménagées se sont multipliées. C’est dans ce contexte qu’est entrée en scène Hermione Bolumbe Bakando, députée nationale élue de Mont-Amba, circonscription populaire de Kinshasa. Juriste de formation, elle a décidé de porter le fer à l’Assemblée.
Elle a d’abord initié une question orale avec débats, l’arme classique du contrôle parlementaire à la chambre basse du Parlement. Muhindo Nzangi, ancien ministre de l’ESU passé à l’Agriculture, a été convoqué. Devant les représentants du peuple, il a tenté d’éteindre l’incendie. Les fonds, a-t-il assuré, étaient «disponibles et décaissés progressivement». Il a avancé un chiffre: 1 107 jeunes auraient déjà bénéficié d’un financement. Il a invoqué la lourdeur des procédures BAD. L’argument n’a pas pris. Dans l’hémicycle, les députés, toutes tendances confondues, ont jugé les réponses «évasives». Pour beaucoup, le chiffre de 1 107 bénéficiaires sur une enveloppe de 57,1 millions posait plus de questions qu’il n’apportait de réponses.
L’ironie de la séquence n’a échappé à personne dans les couloirs du Palais du Peuple. Issu de l’ancienne opposition, Muhindo Nzangi a lui-même été député national, réputé pour sa fougue contre les membres du gouvernement. Il aimait pousser les ministres dans leurs retranchements pendant les débats sur le budget ou sur d’autres dossiers brûlants, orateur redouté, adepte des formules qui claquent. Face à l’ancien bourreau, Bolumbe s’est montrée aussi ferme, tenace et exigeante. Elle n’a rien lâché. Le renversement des rôles était total. Pour Hermione Bolumbe, la réponse est institutionnelle.
Dans une déclaration largement reprise, elle lâche: «Le Directeur du cabinet du chef de l’État a fait une note bien avant pour alerter le ministre qu’il y avait détournement de 57 millions de dollars». Elle parle bien de la note que la Rédaction d’AfricaNews dévoile en fac-similé, mais en forçant le trait. Car la prudence de Nkinzo est totale. Fidèle à la culture juridique de la Présidence, le Dircab ne parle jamais de détournement avéré, mais transmet «la dénonciation d’un détournement présumé», respectueux de la présomption d’innocence. Cette nuance est cruciale. Elle illustre le fossé entre le temps administratif et le temps parlementaire. La Présidence pointait des retards et un défaut de communication. La députée, elle, y voyait la preuve d’une faute. Elle exerce ses prérogatives. Le 22 octobre 2026, elle a franchi le Rubicon. Elle a déposé une motion de défiance, référencée 067/CAB/BBH/10/26, enregistrée le 23 octobre à 11h48 sous le numéro 8940 au cabinet du président de l’Assemblée nationale. Elle vise les articles 146 et 147 de la Constitution.
L’équation semble se compliquer pour Muhindo Nzangi, membre du gouvernement Suminwa. S’il a survécu à une première audition, il devra désormais affronter une plénière où se joue sa destitution. Pour l’Exécutif, l’affaire est un test de crédibilité. Elle met face à face trois exigences devenues inconciliables: les standards de redevabilité d’un bailleur comme la BAD, l’impatience d’une jeunesse agri-preneuse qui attend ses financements, et l’autorité d’une Présidence qui avait demandé il y a un an que le problème soit définitivement résolu. La divulgation du courrier de Nkinzo fait basculer un contentieux technique en crise institutionnelle.








