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RDC: Kabila avance masqué et veut s’imposer dans l’agenda

Condamné à mort et sous sanctions, l’ancien président attaque frontalement Félix Tshisekedi et annonce des «actions concrètes» sans en préciser la nature. Une stratégie de l’ambiguïté qui fait monter la pression sur Kinshasa. Analyse.

«Chacun doit jouer sa partition. Je m’engage à jouer la mienne». La phrase avait conclu sa précédente prise de parole le 23 mai 2025. Joseph Kabila l’a ressortie, vendredi 9 octobre, comme une signature. Entre les deux dates, tout a changé. L’ancien maître de Kinshasa, qui régna de 2001 à 2019, n’est plus un ancien président en retraite.

Il est un homme condamné à mort par la justice militaire en septembre 2025, placé sous sanctions américaines depuis le 30 avril 2026 pour «déstabilisation du gouvernement congolais en collaborant avec les rebelles de l’AFC/M23», et dont le nom revient dans le dernier rapport du Groupe d’experts de l’ONU sur la République Démocratique du Congo de juin 2026. C’est depuis un lieu non identifié, d’une voix posée, qu’il a choisi de nouveau de s’adresser à la Nation. Le constat est sombre, volontairement alarmiste: «Mes propositions, mes mises en garde et mes conseils ont été superbement ignorés par ceux qui gouvernent. La situation n’a cessé d’empirer sans qu’aucune perspective d’amélioration ne se dessine».

Un réquisitoire connu, mais plus acerbe

Sur la guerre dans l’Est, le réquisitoire est connu mais se fait plus acerbe. Kabila accuse le pouvoir d’avoir «fait le choix, politiquement intéressé, de poursuivre une guerre qu’il ne semble avoir ni la volonté ni les moyens de gagner». Il impute à Kinshasa le non-respect du cessez-le-feu de Doha et reprend l’argumentaire déjà porté par Kigali et l’AFC/M23, en dénonçant la «collaboration entre l’armée congolaise, les wazalendo et les Forces démocratiques de libération du Rwanda – FDLR».

Sur le plan politique, l’attaque est tout aussi directe: Tshisekedi «ne cherche pas la solution mais la soumission, sans discussion ni condition, de tous ceux qui ne partagent pas ses idées et ses méthodes». Il lui reproche d’avoir «toujours opposé un refus méprisant» aux initiatives de dialogue portées par les Églises catholique et protestante, et dénonce son «projet funeste de changement de Constitution».

La nouveauté est à la fin

Mais si le fond est une redite, la fin est une nouveauté. Et c’est elle qui fait toute la différence. «N’étant pas de ceux qui se dérobent à leur devoir, je partagerai donc avec notre peuple dans les heures, les jours ou les semaines à venir, ma conviction sur ce que nous devons entreprendre ensemble, pour répondre à la gravité et à l’urgence de la situation, et ainsi sauver la RDC». Pourquoi cette formulation si floue? C’est là que Kabila avance masqué. En 18 ans de pouvoir, l’homme s’est fait une spécialité du silence et du temps long. En annonçant une action imminente sans en préciser ni la date, ni la nature, ni le lieu, il s’offre trois avantages. D’abord, il s’impose dans l’agenda. Depuis son retour à Goma en mai 2025, ville sous contrôle de l’AFC/M23 où il a établi le QG de sa plateforme «Sauvons la RDC», il est physiquement dans le pays mais politiquement hors-jeu à Kinshasa. Cette annonce tente de le replacer au centre.

Ensuite, il fait monter la pression. Le rapport du Groupe d’experts de l’ONU de juin 2026 affirmait qu’un «remaniement en profondeur de la direction et de la structure du mouvement était imminent» et que «Joseph Kabila devrait y occuper des fonctions de premier plan». C’est dans la suite logique de ce rapport que s’inscrit une autre révélation, venue de Kinshasa le même vendredi.

Intervenant dans un Space animé par Stanis Bujakera, l’ancien vice-Premier ministre en charge de l’Intérieur, Peter Kazadi, a affirmé que Kabila se proposerait de lancer une nouvelle rébellion. «Ce n’est pas de la prédiction», a insisté Kazadi, assurant s’appuyer sur des «informations vérifiées». Si l’information se confirme, elle donnerait une clé de lecture à la stratégie du flou. Créer une nouvelle structure permettrait à Kabila de se démarquer du lourd passif de l’AFC/M23 -accusée par l’ONU de graves exactions- et de tenter de se présenter non comme un chef rebelle supplétif, mais comme le fédérateur d’une opposition armée «made in RDC». Elle replongerait le pays dans la situation d’avant Sun City quand la République Démocratique du Congo avait fait face à deux principales rébellions: l’ALC de Bemba et le RCD de Ruberwa. Reste que, à ce stade, il s’agit d’une déclaration politique non étayée par des preuves publiques. Enfin, troisième avantage, il teste ses soutiens. Qui, dans l’opposition en exil, le suivra? L’ambiguïté est une invitation à se positionner.

La réplique au quart de tour du gouvernement

À Kinshasa, la riposte a été immédiate. Le même vendredi, quelques heures à peine après la diffusion du discours, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a répliqué sur X en visant «un homme du passé, nostalgique des méthodes antidémocratiques, fils-aîné du père [Le Rwanda], complice du frère [M23/AFC] et auteur connu des crimes, condamné et sous sanctions américaines». Conclusion: «Il n’a rien d’autre à offrir que le chaos». Mais c’est surtout la scène du Conseil des ministres, tenu le même vendredi, qui alimente les commentaires à Kinshasa.

Selon plusieurs participants, Félix Tshisekedi a tapé du poing sur la table. «Désormais, tout dérapage avéré, qu’il émane d’un membre du Gouvernement ou d’un mandataire public, entraînera une sanction disciplinaire exemplaire», a-t-il lancé. Ce geste, inhabituel dans sa forme, fait jaser. Dans les salons huppés de la capitale, à tort ou à raison, on y voit le signe d’une volonté de resserrer les rangs. Le président somme ses propres troupes de faire bloc, au moment même où Kabila cherche à les fissurer en reprochant aux députés nationaux de faillir à leur mission de contrôle.

Deux récits s’affrontent. Celui d’un Kabila qui se présente en sauveur. Et celui d’un pouvoir qui le peint en parrain d’une rébellion étrangère. Son masque reste son arme: tant qu’on ignore s’il va annoncer une prise de pouvoir au sein de l’AFC/M23, un gouvernement parallèle à Goma ou une nouvelle rébellion, il reste imprévisible.

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