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RDC: le plan de l’ONATRA pour entrer en Bourse et lever 65 millions de dollars

Il n’aura fallu que cinq jours. Le 4 septembre 2026, Félix Tshisekedi promulguait la loi n°26/034 relative aux marchés boursiers, publiée au Journal officiel le 2 septembre, qui fixe le cadre juridique de la Kinshasa Stock Exchange -KSE. Le 9 septembre, la première candidature officielle atterrissait sur le bureau de la Première ministre Judith Suminwa Tuluka. Son auteur: Martin Lukusa Cibangu Panu, directeur général de l’ONATRA SA. Objet: «Proposition de la cotation de l’ONATRA SA à la Bourse de Kinshasa à titre d’entreprise pilote». En quatre pages, dont AfricaNews a obtenu copie, le patron du transporteur public ne demande pas une faveur. Il propose une doctrine.

Un symbole qui veut se racheter

Le choix de l’ONATRA n’est pas anodin. L’Office national des transports est depuis vingt ans l’archétype de l’entreprise publique congolaise en faillite: ports de Matadi et de Kinshasa à l’abandon, chemin de fer Kinshasa-Matadi impraticable, grèves à répétition pour arriérés de salaires, et un passif social évalué aujourd’hui à 170 millions de dollars. Une entreprise que l’Etat a transformée en société anonyme unipersonnelle au capital de 1 464 milliards de francs congolais sans jamais lui donner les moyens de sa mutation. Or, c’est précisément sur ce passif que Martin Lukusa construit son plaidoyer. Dans sa lettre, il avance trois chiffres pour se présenter comme «candidat idéal».

D’abord, 74,8 millions de dollars d’investissements réalisés sur fonds propres entre 2024 et 2026. Ensuite, une créance de 176,3 millions de dollars certifiée sur l’Etat congolais, au titre de services rendus et jamais payés. Enfin, une dette bancaire «quasi vierge»: ramenée de 78 millions à 3,7 millions de dollars. A cela s’ajoutent des actifs neufs et titrisables, listés comme des pièces à conviction: deux grues de manutention de 80 tonnes acquises chez l’Italien ITALGRU pour 8 millions d’euros, des quais rénovés à Matadi pour 10,7 millions de dollars, un parc à conteneurs pour 9,9 millions, deux locomotives et 42 wagons pour 6,8 millions. Autant d’immobilisations qui, selon la direction, peuvent être valorisées en capital boursier.

L’argument central est politique et s’adresse directement à la tutelle financière: «Cette entrée en bourse préconisée n’entraînera aucun débours financier au détriment du trésor public, mais engrangera plutôt des revenus supplémentaires». L’Etat, actionnaire unique, ne mettrait pas d’argent; il en gagnerait.

Un plan en trois phases pour lever 65 millions

Le processus, planifié sur neuf mois, est d’une précision d’ingénieur logistique. Première phase, de septembre à décembre 2026: la préparation. L’ONATRA propose un audit complet par un cabinet agréé par la future Autorité de Régulation des Marchés Financiers, avec l’appui de la SFI, filiale de la Banque mondiale déjà partenaire technique de la Bourse. Opération comptable clé: transformer la créance de 176,3 millions en capital. L’Etat resterait à 100%, mais le capital augmenterait. Il s’agirait ensuite de créer une filiale cotable, l’ONATRA SCA -Société en Commandite par Actions-, dotée d’un capital de 75 millions de dollars, apurée de ses dettes historiques.

Deuxième phase, de janvier à mars 2027: l’émission obligataire inaugurale de 25 millions de dollars. Objet: acheter 10 locomotives neuves, 100 wagons et sécuriser la voie du chemin de fer Matadi-Kinshasa pour 5 millions de dollars d’ouvrages d’art. La garantie proposée aux souscripteurs -banques locales comme Rawbank et Equity, mais aussi CNSS, INPP et diaspora- est le nantissement des recettes conteneurs, estimées à 2,5 millions de dollars par mois, soit un remboursement en dix-huit mois. Le taux proposé: 8 à 9%, contre 12% actuellement sur le marché bancaire congolais.

Troisième phase, juin 2027: l’IPO, l’introduction en Bourse proprement dite, qui ferait de l’ONATRA la première cote de la KSE. L’Etat céderait 30% de ses actions au public congolais au prix indicatif de 50 dollars par action. Objectif: lever 40 millions de dollars. L’argent servirait à électrifier la voie Kinshasa-Est-Aéroport de Ndjili -où 3,6 millions auraient déjà été investis- et à acheter des grues mobiles. Le symbole convoqué est assumé: «ONATRA SA devient la fierté nationale, à l’instar d’autres sociétés recensées au niveau international, telle que Safaricom au Kenya».

Au total: 65 millions de dollars levés sur le marché, 40 millions reversés au Trésor via la cession de 30% des parts, et selon la lettre, une accalmie sociale grâce au paiement régulier des salaires et à l’apurement progressif du passif social via le Fonds Social.

Deux autorisations pour déverrouiller le dossier

La requête est claire. Pour lancer ce processus, Martin Lukusa demande deux autorisations à la Première ministre. Premièrement, l’autorisation de saisir l’Autorité de Régulation des Marchés Publics -ARMP- pour la phase de préqualification. Deuxièmement, et c’est le verrou financier, «l’instruction formelle à Son Excellence Monsieur le ministre des Finances pour convertir le montant de 19,8 millions de dollars à ponctionner sur la créance de l’ONATRA sur l’Etat en capital frais immédiat, pour permettre l’accès à la cotation en bourse».

Sans cette conversion de dette en capital, pas d’entrée en Bourse possible: les critères de cotation exigent un capital frais minimum. La lettre se conclut par une dernière demande, éminemment symbolique: «Désigner l’ONATRA SA officiellement comme entreprise pilote pour l’entrée dans la bourse de Kinshasa». Un titre qui, s’il était accordé, ferait de l’ancien canard boiteux le porte-étendard de la modernisation financière voulue par Doudou Fwamba Likunde Li-Botayi, le ministre des Finances, sous la coordination de Judith Suminwa.

Le gouvernement, qui prévoit les premières cotations entre juin et décembre 2027, doit désormais trancher. Valider l’ONATRA comme pilote, c’est prendre le risque de faire porter la crédibilité de toute la future Bourse de Kinshasa par l’entreprise la plus endettée socialement du pays. La refuser, c’est se priver du seul candidat qui propose de transformer une dette publique en capital boursier, sans faire appel au Trésor. Dilemme.

Tino Mabada

Doyen de la rédaction, Tino Mabada en est également le couteau suisse. Attaché à la rigueur journalistique, il suit avec une attention particulière les enjeux liés à la gouvernance, à la justice et à la vie publique. À travers ses reportages et ses analyses, il s'attache à fournir une information claire, contextualisée et fiable, contribuant ainsi à la mission d'AfricaNews : offrir une information crédible, vérifiée et sans filtre.

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