
Procession bloquée, leaders «molestés». La marche de la Coalition article 64 pour la défense de l’ordre constitutionnel -C64- du mardi 15 septembre, autorisée et encadrée par la Police à Kinshasa, n’est pas allée jusqu’à son point de chute. Prévu de commun accord avec l’Hôtel de ville, l’itinéraire a été interrompu à la 12ᵉ rue Limete, aux abords du siège de l’UDPS, où des affrontements ont opposé les marcheurs aux éléments de la Force du progrès, groupe de jeunes affilié au parti présidentiel. La journée avait pourtant commencé sous le signe de la mobilisation pacifique. Deux cortèges avaient été constitués. L’un est parti du rond-point Moulaert, l’autre de la place de l’Échangeur.
Si le premier a progressé sans incident majeur jusqu’au siège de l’Ecidé, le second n’a pas pu aller au-delà de la 12ᵉ rue Limete. Sur place, l’ambiance change progressivement. Les marcheurs entonnent des chants et scandent des slogans. «Les jeunes gens scandaient des slogans pour se donner du tonus», relate un leader de l’opposition. Mais ces chants, perçus comme une caricature du régime par les éléments de la Force du progrès, provoquent la tension. À l’approche du siège de l’UDPS, la progression du cortège est bloquée. La Police tente une médiation sous la conduite du général Israël Kantu, sans parvenir à débloquer la situation. Martin Fayulu, Delly Sesanga et Jean-Marc Kabund ne franchissent pas la barrière installée à la 12ᵉ rue.
Fayulu réapparaît deux heures plus tard, les habits ensanglantés
Pendant que le face-à-face se poursuit à Limete, le groupe parti de Moulaert atteint le siège de l’Ecidé, malgré un affrontement avorté avec la base Enseignement de la Force du progrès. Dieudonné Bolengetenge et Franklyn Tshamala, respectivement secrétaire général du parti de Moïse Katumbi et de celui de Matata, tous deux en exil, conduisent le cortège. Les autres cadres les rejoignent plus tard. Une figure du PPRD, India Omari, participe à la contestation. Tous tentent à leur tour de franchir le périmètre de sécurité pour rallier le Palais du peuple. Là encore, sans succès. Deux heures plus tard, Martin Fayulu arrive finalement au siège de son parti à bord d’un véhicule banalisé.
Les habits ensanglantés et boitant, le leader de l’Ecidé prend la parole et dénonce la «tyrannie» du régime. «C’est un acte prémédité, on nous a tendu un guet-apens. Tout le long du boulevard, ce sont les éléments des Forces du progrès qu’ils ont placés pour nous attaquer. Les policiers qui étaient supposés nous sécuriser, à un moment donné, nous ont lancé des gaz lacrymogènes», vocifère-t-il. Fayulu affirme avoir été directement menacé. Selon lui, un membre de la Force du progrès aurait brandi une machette à proximité de lui. «Je peux vous dire que j’ai des élongations. Je ne peux plus marcher. Les gars étaient à 3 mètres de moi avec des machettes», raconte-t-il. Et d’ajouter: «On a couru. À un moment donné, je ne pouvais plus. Je ne faisais que prier pour que mes jambes ne me lâchent pas».
Delly Sesanga, qui n’a pas pu rallier le siège de l’Ecidé, dénonce également les violences à travers un post sur ses réseaux sociaux. «Nous étions venus marcher pacifiquement pour défendre la Constitution et notre droit de choisir librement notre avenir. Des éléments de la Police, accompagnés des éléments de la milice des Forces du progrès, ont tourné leurs armes contre nous, transformant l’exercice d’une liberté constitutionnelle en un véritable guet-apens», écrit-il. Pour lui, la Police devrait pourtant rester au service de la Nation. «Les armes de la République ne peuvent jamais être tournées contre des citoyens pacifiques», exhorte le promoteur de la Loi sur le statut de l’opposition en 2007.
«Haïti», «République bananière», le ton dur de Fayulu
La C64 avait placé cette mobilisation sous le signe du refus de toute velléité de troisième mandat à travers une réforme constitutionnelle. Dans plusieurs villes du pays, les autorités avaient interdit la marche. À Kinshasa, elle avait été autorisée, avec des réserves sur l’itinéraire. Marley Vuvu affirme que la coalition a accepté ces changements pour mesurer la capacité du régime à encadrer la manifestation. «Nous avons toléré ce changement pour voir jusqu’où le régime pouvait aller dans sa répression», explique-t-il, affirmant lui aussi avoir été «molesté» par des éléments de la Force du progrès.
Allant plus loin, Fayulu voit en ces événements une preuve supplémentaire de la dérive du pouvoir, estimant que la République Démocratique du Congo n’a désormais plus rien à envier à Haïti en matière de «violence policière». Tranchant, le leader de l’Ecidé n’est pas allé par quatre chemins. «Le gouvernement travaille avec une milice privée pour réprimer les manifestations des opposants», accuse-t-il. Puis: «Le pouvoir, c’est la dérive totale». Visiblement, Fayulu en a vu de toutes les couleurs, y compris, selon lui même, des militaires affectés à la garde de Marthe Kasalu, mère du président Tshisekedi, qui auraient ouvert le feu sur les manifestants. «Est-ce que nous sommes dans une République? Peut-être une république bananière. Mais est-ce que nous sommes dans une république où les gens peuvent bomber le torse et dire que nous avons fait la rentrée parlementaire, que nous avons parlé du budget, nous avons parlé des dialogues, nous avons parlé de la paix?», s’interroge-t-il.
Delly Sesanga dit, lui aussi, regretter la tournure prise par les événements. Le leader d’Envol regrette qu’un régime issu des rangs de l’opposition reproduise aujourd’hui les pratiques qu’il dénonçait lorsqu’il était lui-même dans l’opposition. «Des décennies d’opposition, 37 ans me semble-t-il, n’ont manifestement pas suffi à transformer certains apprentis dictateurs en démocrates», ironise-t-il. Pour lui, une enquête doit faire la lumière «sur les violences commises aujourd’hui que les responsabilités soient établies».
Plus modéré, Jean-Marc Kabund, autre leader de l’opposition empêché d’atteindre le point de chute, a tout de même pointé le rôle trouble de la Force du progrès. «Nous avons marché pacifiquement aujourd’hui pour défendre notre Constitution et notre démocratie. En réponse, la Force du progrès, avec l’appui de la police, a attaqué notre cortège à l’aide de machettes et d’autres armes blanches», dénonce-t-il.
L’ancien responsable du parti présidentiel, passé dans l’opposition, refuse toutefois de céder à la peur. «Notre peuple est debout et ne reculera pas! Plus que jamais, restons mobilisés, unis et pacifiques pour faire échec à toute tentative de confiscation de notre démocratie et de notre Constitution», ajoute-t-il. Pour l’Opposition, la mobilisation du 15 septembre aura donc été marquée par les violences. «S’il y a eu peu de dégâts, c’est parce que nous avons des combattants, des vrais combattants. La police nous a trompés», résume Fayulu.
Démissions de Tshisekedi et de Bumba exigées
Au terme de la journée, les revendications de l’Opposition montent d’un cran. Prenant la communauté nationale et internationale à témoin, Fayulu réclame la démission du président de la République, du gouverneur de Kinshasa et du chef de la Police. «Si Félix Tshisekedi est un peu sérieux, il devrait démissionner aujourd’hui. Daniel Bumba doit démissionner, le chef de la Police doit démissionner, tous ceux qui sont dans cette ligne de commandement doivent démissionner», soutient-il. Le leader de l’Ecidé appelle également la Communauté internationale à intervenir pour obtenir le «bannissement» du gouvernement congolais pour raison d’irresponsabilité. En clair, l’opposition accuse le régime de recourir au terrorisme et à l’utilisation des armes contre sa propre population, ainsi que d’employer une milice «aidée par la police nationale».

Fayulu évoque notamment un épisode au cours duquel il affirme avoir tenté de se réfugier dans un véhicule de police alors qu’il se trouvait face aux éléments de la Force du progrès. «J’ai vu un car de la Police et j’ai dit à mes hommes: “Entrons”. Mais les policiers nous ont chassés. Je leur ai dit, s’il vous plaît, secourez-nous. Ils ont répondu non. C’est la première fois que je vois ça au monde, je n’ai jamais vu une telle atrocité», relate-t-il, avant de sceller le sort de Tshisekedi. «Le Dieu que je sers va s’occuper de Félix Tshisekedi et de ses élèves», conclut-il.
Le débat sur la mobilisation éclipsé par les violences
Trois mois après un premier sit-in «réprimé dans le sang», cette deuxième mobilisation de l’Opposition ne devrait pas être la dernière, malgré la convocation annoncée d’un dialogue national dans un format qui accorde beaucoup de pouvoir au président de la République. Les dirigeants de la C64 devraient rapidement se réunir pour déterminer les prochaines échéances. Fayulu a déjà annoncé de prochaines initiatives, notamment des plaintes contre le président de la République, le gouverneur de Kinshasa et le patron de la Police. Mais les affrontements ont également éclipsé un autre enjeu de cette journée, en l’occurrence la capacité de mobilisation de l’Opposition.
Dans le camp de l’Union sacrée, des drones avaient été annoncés pour documenter l’ampleur de la mobilisation. Si plusieurs proches du régime se réjouissent de ce qu’ils qualifient de «faible mobilisation», le débat a viré ailleurs. Au terme de la journée, le nombre de manifestants n’est plus au centre des discussions. «Personne ne parlera du nombre de manifestants, tout ce qui va intéresser, ce sera le bilan en termes d’incidents désormais», explique un journaliste après avoir couru dans tous les sens pour s’extirper des griffes de la Force du progrès qui rasait tout sur son passage.
À Limete, les reporters d’AfricaNews ont notamment assisté à une scène impliquant un motard. Des éléments de la Force du progrès lui ont ravi sa moto sous les yeux impuissants de la Police. Le jeune homme aura beau supplier les policiers de l’aider à récupérer son outil de travail. «On n’y peut rien», lui a clairement rétorqué un policier.
Lubumbashi, Likasi, Kolwezi et Matadi, d’autres incidents
Convoquée sur toute l’étendue du territoire national, la marche a quasiment dégénéré partout. À Lubumbashi, une vingtaine de militants ont été arrêtés, selon des sources sécuritaires. Parmi eux figure le député Khiller Mubambe d’Ensemble pour la République, rapidement relâché. Une vidéo tournée dans la ville et devenue virale sur les réseaux sociaux montre l’ancienne sénatrice Bijoux Goya en larmes. L’un de ses enfants aurait été agressé pendant la marche. Dans les autres villes de l’espace Katanga, des incidents sont également signalés.
À Likasi, le président fédéral du parti de Moïse Katumbi a été arrêté. À Kolwezi, la marche a été empêchée avant même de pouvoir véritablement commencer. Les forces de l’ordre y ont déployé un dispositif militaro-policier renforcé pour empêcher le rassemblement et maintenir l’ordre dans la ville. Les manifestants qui ont tenté de poursuivre leur action ont été dispersés à coups de gaz lacrymogènes. À Matadi, dans l’ouest du pays, les manifestants ont également tenté de braver l’interdiction de la mairie mais ont été rapidement dispersés. Filston Lutonadio, coordonnateur provincial d’Ensemble pour la République et porte-parole de la C64 au Kongo-Central, a accusé les autorités d’avoir utilisé la Police pour empêcher la manifestation.
«Les policiers viennent d’exécuter l’ordre mal donné par Monsieur Nkuanga Bilolo, qui se croit gouverneur éternel, qui veut instaurer le parti-État, qui est l’AVC au Kongo-Central. Lui, il a organisé sa marche le 5. Nous avons prévu la nôtre le 15 et il nous a envoyé des policiers pour nous intercaler», a-t-il déclaré. À Kinshasa comme dans plusieurs autres villes, la marche du 15 septembre aura ainsi été largement dominée par les affrontements. Alors qu’elle devait permettre à l’Opposition de mesurer sa capacité de mobilisation contre toute velléité de réforme constitutionnelle susceptible d’ouvrir la voie à un troisième mandat, la journée s’est finalement transformée en bataille de récits, reléguant au second plan la question initiale de l’ampleur de la mobilisation.
YA KAKESA






