
Il y a des destins qui résument un continent. Celui de Jean-Jacques Muyembe Tamfum en est un. Le 26 septembre, sous le chapiteau brûlant de la FIKIN à Kinshasa, le Grand Bandundu va lui rendre hommage. Une fête populaire, organisée par l’ASBL KOT FORDOM, qui réunit les trois provinces sœurs -Kwilu, Kwango, Mai-Ndombe- mais qui porte un message beaucoup plus loin que Bandundu. Un message pour Stockholm.
Le survivant de Yambuku
Il faut remonter à 1976 pour comprendre. Le Zaïre est tétanisé. Dans la forêt de Yambuku, à l’Équateur, une fièvre hémorragique fauche les villageois. Kinshasa envoie un jeune chercheur de 34 ans, tout juste diplômé. Sans combinaison, sans protocole, il ouvre les corps, prélève le sang à mains nues et ramène les échantillons. C’est la première fois que l’humanité met la main sur Ebola. L’histoire retiendra le nom du Belge Peter Piot qui a séquencé le virus à Anvers. Elle a failli oublier le Congolais qui est allé le chercher. Des médias prestigieux ont raconté le mythe. D’autres ont ensuite documenté le scientifique. Car Muyembe n’est jamais parti. Il a créé l’INRB, le laboratoire de Kinshasa, aujourd’hui l’un des rares laboratoires P4 d’Afrique, où Harvard et l’Institut de Médecine Tropicale d’Anvers viennent encore se former.
Kikwit 1995, Mweka 2007, Isiro 2012, Nord-Kivu 2018-2020. Seize épidémies. Et depuis la résurgence de la souche Bundibugyo, une dix-septième croisade. À chaque fois, le même homme au front. Et à 78 ans, l’impensable: il offre au monde le remède. Ebanga, mAb114. Un anticorps monoclonal isolé du sang d’un survivant de 1995 qu’il avait lui-même suivi. Validé par la FDA américaine en 2020, c’est le premier traitement qui guérit d’Ebola. Une révolution partie de Kinshasa. Chez les Noirs. Par un Noir.
L’INRB, carrefour du monde
À force de constance, l’INRB est devenu plus qu’un laboratoire. Il est devenu un carrefour. Un lieu où le monde vient prendre la mesure de la science congolaise. Tout commence par une émotion, à domicile. Le vendredi 13 septembre 2019, le personnel de l’INRB décide d’honorer son directeur général. Quinze jours plus tôt, le 30 août à Yokohama, l’Empereur du Japon lui a remis le prestigieux prix Hideyo Noguchi Africa, en présence de nombreux chefs d’État africains dont Félix Tshisekedi.
Dans la cour de l’INRB, on lit alors ce mot simple, à son image: «Ce prestigieux prix est le fruit du dur labeur de vos travaux de recherche qui caractérise votre brillant parcours. L’INRB retiendra qu’un de ses dignes fils a élevé l’étendard de l’institution au standard international».Or, ce même jour, l’émotion devient diplomatie. Quelques heures plus tard, Alex Azar, secrétaire américain à la Santé, pousse à son tour les portes de l’Institut, flanqué de l’ambassadeur des États-Unis et du directeur de l’USAID. Le message est sans détour: Washington veut rester aux côtés de la République Démocratique du Congo, pendant Ebola et longtemps après. L’élan ne s’arrête pas là. Bien au contraire, il s’amplifie.
Le 6 février 2020, c’est au tour de la Belgique de faire le déplacement. La Première ministre Sophie Wilmès, accompagnée du Vice-Premier ministre Alexandre De Croo et du ministre du Commerce extérieur, vient constater sur place vingt ans de coopération ininterrompue entre l’IMT d’Anvers et l’INRB. Elle visite, elle écoute, puis elle signe le livre d’or. Un geste qui, deux ans plus tard, sera prolongé par la visite du couple royal belge en juin 2022. Le Roi Philippe et la Reine Mathilde serrent la main de Muyembe.
Et puis, vient le temps de la consécration française. En mars 2023, Emmanuel Macron, en visite officielle à Kinshasa, fait de l’INRB le cœur de son étape scientifique. La séquence est dense, en trois temps. D’abord, la visite du laboratoire de séquençage, fleuron historique de la coopération franco-zaïroise, où la République Démocratique du Congo lit désormais elle-même le génome de ses épidémies. Ensuite, un geste politique: l’adhésion officielle de la République Démocratique du Congo à PREZODE, l’initiative «Preventing Zoonotic Disease Emergence» lancée en 2021 par le président français pour prévenir les maladies zoonotiques. Enfin, l’avenir: la signature de la convention PRISM, plateforme internationale de recherche sur la santé mondiale, qui scelle le retour d’un partenariat structurant entre l’INRB, l’UNIKIN et quatre grandes institutions françaises. Du Japon aux États-Unis, de la Belgique à la France, la boucle est bouclée. En l’espace de quatre ans, toutes les grandes puissances scientifiques sont venues à Kinshasa. Non plus pour aider, mais pour s’allier.
C’est sur cette lancée que, le 27 juin dernier, Félix Tshisekedi élève Muyembe au rang de Commandeur de l’Ordre national du Léopard, à la Cité de l’Union africaine. «Une contribution qui appartient au patrimoine scientifique mondial», dit alors le chef de l’État. La République reconnaissait enfin son savant.
Le Nobel qui manque à l’Afrique
Le cas Muyembe est cependant un cas d’école de l’invisibilité scientifique africaine. Depuis 1901, sur 230 lauréats du Nobel de médecine, seuls deux Africains nés en Afrique ont été distingués. Le continent qui porte le plus lourd fardeau infectieux de la planète est absent du palmarès qui le soigne. Celui qui a co-découvert le virus et découvert le traitement n’a jamais été appelé à Stockholm. La réponse tient peut-être aux règles non écrites du Nobel: on prime souvent celui qui publie dans «Nature», pas celui qui prélève dans la forêt. Celui qui séquence en laboratoire, pas celui qui prend le risque sur le terrain. C’est ce plafond de verre que le Grand Bandundu et tout le pays veulent briser. La journée de la FIKIN ne sera pas seulement consacrée aux hommages et aux folklores.
Entre les danses Yaka, Suku, Mbala, Ekonda, Sakata, Pende ou Yansi, une pétition internationale sera lancée, des témoignages d’anciens de l’INRB enregistrés, des lettres adressées à l’Académie Karolinska. La méthode Mukwege: transformer une fierté locale en campagne continentale. Le symbole est puissant. Un garçon né à Bandundu, pieds nus dans le Kwilu, sans électricité, qui devient à 84 ans le plus grand chasseur de virus au monde et qui, tous les matins, traverse encore Kinshasa pour rejoindre son microscope.
Le Grand Bandundu ne célèbre pas seulement un homme. Il interroge l’ordre scientifique mondial. Le 26 septembre, sous le chapiteau de la FIKIN, il ne s’agira pas de demander une faveur. Il s’agira de réparer un oubli historique. Et de rappeler que le Nobel qui manque à l’Afrique porte déjà un nom: Muyembe.




