
Analyse. C’est l’affaire que la Maison Blanche aurait voulu étouffer à trois semaines des midterms. Et c’est la République Démocratique du Congo qui, malgré elle, en fournit la matière. Une querelle d’argent entre deux fidèles de Donald Trump vient d’exposer, selon les révélations du New York Times publiées samedi 11 octobre, un virement de 17,6 millions de dollars dont l’origine présumée serait un compte affilié au gouvernement de la République Démocratique du Congo. Sur ce montant, 5,6 millions devaient être reversés, à titre de donation, au Kennedy Center, l’institution culturelle fédérale dont Donald Trump s’est proclamé président. L’affaire, en apparence anecdotique, pourrait devenir un cas d’école de violation de la clause constitutionnelle d’émoluments. Et placer la République Démocratique du Congo au cœur d’une bataille électorale américaine.
L’altercation du Bureau ovale
Au centre du scandale, deux figures du premier cercle trumpiste. Richard Grenell, ancien ambassadeur à Berlin, ex-envoyé spécial et figure de la diplomatie transactionnelle de Trump, aujourd’hui propulsé à la tête du Kennedy Center. Et Alina Habba, son ancienne avocate personnelle, devenue depuis Alina Habba Mildon. Mme Habba a épousé le 26 septembre 2026 à New York, au Waldorf Astoria, l’homme d’affaires turc Turhan Mildon, 29 ans, PDG de Miller Holding, lors d’une cérémonie présentée par la presse américaine comme fastueuse et organisée en trois mois. Le couple se serait rencontré, selon plusieurs médias, début 2025 lors d’un événement au Kennedy Center.
Début octobre, selon le Times, Mme Habba a fait irruption dans le Bureau ovale. Objet de sa colère: Grenell aurait, selon ses allégations, retenu une partie des 17,6 millions. Elle affirme que 5,6 millions devaient revenir au Kennedy Center. Une donation qui, selon elle, ne serait jamais arrivée à destination. Dans un premier temps, l’argent est présenté à la Maison Blanche comme venant de son époux. Mais l’avocat de Turhan Mildon remet des documents où le nom de l’émetteur est caviardé. C’est l’examen interne mené par la Maison Blanche qui établit, toujours selon le quotidien new-yorkais, que les fonds proviendraient «d’un compte bancaire affilié au gouvernement de la République Démocratique du Congo». Les fonds, eux, auraient atterri chez TX-AT, une société texane spécialisée dans la sécurité et la défense. Grenell reconnaît y avoir été consultant en 2024, mais nie tout lien au moment du transfert allégué. Quant à l’objet de la transaction, le Times le résume d’un mot: «flou».
Le portrait de Turhan Mildon, entrepreneur aux chantiers controversés à Kinshasa
C’est là que l’affaire prend les couleurs de la République Démocratique du Congo. Turhan Mildon n’est pas un investisseur de passage. Il se présente, écrit le New York Times, comme conseiller du président Félix Tshisekedi. Il détiendrait un passeport diplomatique congolais, fait confirmé par son porte-parole. Sa société, Milvest, filiale de Miller Holding, est au cœur du dispositif d’infrastructures du premier mandat de Félix Tshisekedi, avec des contrats négociés sous l’ancien ministre des Finances Nicolas Kazadi: le Centre financier de Kinshasa, déjà inauguré, la Kinshasa Arena et les logements sociaux de Mukilango.
Dans les cercles d’affaires kinois, le nom de Mildon est associé à une méthode: préfinancement, contrats de gré à gré, et proximité directe avec les autorités. Un modèle qui a fait sa fortune, mais qui l’expose aujourd’hui aux critiques liées aux retards constatés dans la livraison de la Kinshasa Arena et des maisons de Mukilango.
À ce stade, aucune autorité judiciaire, ni aux États-Unis ni en République Démocratique du Congo, n’a établi d’infraction à l’encontre de Mildon ou de ses sociétés dans ce dossier.
Le Kennedy Center, angle mort constitutionnel
Pourquoi 5,6 millions pour le Kennedy Center posent-ils un problème constitutionnel? Le Kennedy Center n’est pas une fondation caritative privée. C’est une institution fédérale, le John F. Kennedy Center for the Performing Arts, financée en partie par le Congrès. Depuis janvier 2025, Donald Trump en a fait un instrument politique: il s’est proclamé président de son conseil d’administration, a renouvelé son board et y a installé ses fidèles, dont Grenell. Or, la Constitution américaine est limpide. Article I, section 9, clause 8: la «Foreign Emoluments Clause» interdit à toute personne occupant une charge publique de recevoir, sans l’accord du Congrès, «aucun présent, émolument, charge ou titre, de quelque nature que ce soit, de la part d’un roi, prince ou État étranger».
La jurisprudence américaine interprète cette clause de manière extensive: un avantage indirect, même transitant par une société privée, même présenté comme une donation culturelle, reste un émolument s’il provient d’un gouvernement étranger et bénéficie à une entité contrôlée par le président.
Si la piste d’un compte affilié à un gouvernement étranger était confirmée, on ne parlerait plus d’une simple dispute entre deux conseillers. On parlerait d’argent public étranger présumé destiné à une institution présidée par le président des États-Unis. C’est le cas d’école que les pères fondateurs voulaient empêcher.
Le piège des midterms pour Trump et Kinshasa
Pour les analystes, l’ironie est totale. Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump a fait de la République Démocratique du Congo un dossier stratégique: accord sur les minerais critiques, tentative de médiation dans l’Est, discours sur la fin des guerres éternelles. Une politique qui devait illustrer le dealmaker capable de sécuriser cobalt et cuivre tout en ramenant la paix. C’est cette même République Démocratique du Congo qui revient aujourd’hui comme un boomerang.
Le New York Times, quotidien de référence du courant libéral américain, historiquement progressiste, résolument opposé à Donald Trump depuis 2016, mais dont les révélations factuelles restent la référence judiciaire, n’a pas fabriqué l’affaire. AfricaNews non plus. C’est la guerre intestine entre deux proches du président qui a, selon le journal, forcé la Maison Blanche à ouvrir les livres. Mais le timing est politique. Le 3 novembre, les Américains votent pour les midterms. Toute la Chambre des représentants et un tiers du Sénat sont en jeu. Pour les démocrates, l’angle le plus porteur sera, en plus de l’Ukraine et de l’inflation, la corruption. L’image d’une Maison Blanche qui se déchire pour de l’argent présumé venu de Kinshasa, capitale de l’un des pays les plus pauvres au monde mais détenant près de 70% du cobalt mondial, est un cadeau. Du pain béni.
Pour l’électorat indépendant des banlieues de Philadelphie, Detroit ou Milwaukee, qui fait basculer les élections, le récit est dévastateur: une présidence «pay-to-play», où l’accès au Bureau ovale se monnayerait, et un «America First» à géométrie variable.
La Maison Blanche, pour l’heure, minimise: une dispute privée entre consultants. À Kinshasa, l’origine exacte des fonds présumés et l’identité de la personne ayant autorisé leur transfert restent à établir. L’affaire illustre surtout la vulnérabilité des circuits financiers parallèles entre États et intérêts privés à l’approche d’une échéance électorale majeure aux États-Unis.
KISUNGU KAS





