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La Justice militaire décapitée dans un crash d’avion: à qui la faute?

Dix-sept morts, dont les deux plus hauts magistrats militaires de la République Démocratique du Congo. Les généraux Mutombo et Likulia ne rentraient pas d’une simple tournée. Ils étaient les deux hommes qui ont condamné Joseph Kabila et qui jugent aujourd’hui l’ex-chef d’état-major de l’armée. Leur disparition brutale vendredi à Kenge ouvre une crise judiciaire majeure, sur fond de polémiques et de théories du complot que l’armée tente d’éteindre.

Le lieu d’abord. Une parcelle vide, quartier Manzau, à Kenge. Pas une piste. Pas un balisage. Une habitation. C’est là que vendredi 25 septembre vers 14 heures, le Let L-410 immatriculé 9S-GUC de Tracep Congo Aviation s’est abîmé. Un avion qui cherche une terre et ne trouve que la ville. À bord, la justice militaire du pays au plus haut niveau. Le lieutenant-général Joseph Mutombo Katalay, premier président de la Haute Cour militaire. Et le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, auditeur général des FARDC. Deux hommes, même grade, deux fonctions complémentaires qui incarnaient à eux seuls toute la justice militaire nationale: celui qui requiert et celui qui juge. Décapités ensemble.

Ce qu’ils jugeaient

Le contexte donne au crash une dimension qui dépasse l’accident. Ces deux hauts magistrats ont joué un rôle clé dans le procès le plus politique de l’histoire récente de la République Démocratique du Congo: celui de l’ancien président Joseph Kabila, condamné à mort par contumace début septembre 2026 pour trahison, participation à un mouvement insurrectionnel et crimes de guerre, en lien avec la rébellion de l’AFC/M23, selon le dispositif rendu public. C’est la Haute Cour présidée par le général Mutombo qui a prononcé la peine. C’est le parquet dirigé par le général Likulia qui l’a requise, selon les archives d’audience. Et leur agenda de septembre était tout aussi sensible. Le jeudi 4 septembre 2026, soit trois semaines avant leur mort, le parquet général militaire a requis la servitude pénale à perpétuité contre le général Philémon Yav, ancien commandant de la 3ème zone de défense, et consorts, pour trahison, lors d’une audience de la Haute Cour tenue à Kinshasa.

Au même moment, l’ancien chef d’État-major général des FARDC, le général d’armée Christian Tshiwewe Songesha, est en cours de jugement devant la même Haute Cour militaire. Le Parquet général poursuit aussi le général Franck Ntumba, ex-chef de la Maison militaire, pour présumé complot contre le chef de l’État.

Autrement dit: en moins d’un mois, les deux officiers décédés à Kenge ont eu à connaître des dossiers Kabila, Yav, Tshiwewe et Ntumba. Leur disparition simultanée pose une question de continuité du service public de la justice. Qui va reprendre ces procès? La loi prévoit la suppléance, mais ces affaires, par leur sensibilité, nécessiteront une désignation formelle par le Conseil supérieur de la magistrature.

Le vol non coordonné et le fût métallique

C’est dans ce contexte que l’avion s’est écrasé. Si un ordre de mission signé le 19 août par le ministre de la Défense, évoqué par des médias, prévoyait initialement un déplacement par véhicule sur six jours, l’état-major des FARDC a tenu à apporter des précisions dans un communiqué publié le 27 septembre 2026. Dans ce document, signé par le porte-parole et dont AfricaNews a obtenu copie, les Forces Armées indiquent que «la mission effectuée par le Premier Président de la Haute Cour Militaire et l’Auditeur Général des Forces Armées près la Haute Cour Militaire à Kikwit est une mission d’inspection judiciaire normale et officielle qui relève de leur compétence».

L’armée ajoute: «Dans toutes les missions analogues, les deux Hauts Magistrats militaires ont toujours effectué les déplacements ensemble. Cela rentre dans le cadre de leur organisation interne». Un recadrage qui vise à répondre à deux interrogations qui ont enflammé les réseaux sociaux: pourquoi Kikwit et pourquoi ensemble dans le même avion?

Le communiqué s’attaque aussi frontalement à une rumeur. Celle du tiktokeur et youtubeur Kalonji Kabamba, qui affirmait, selon l’armée, «avec certitude et sans preuves», que des armes anti-aériennes et des armes de snipers disparues à Kamina auraient été utilisées à Kenge. Des «accusations sans fondement destinées à démoraliser les Forces Armées au profit de l’ennemi qu’il sert», selon les FARDC, qui se réservent «le droit de saisir la justice pour ces affirmations absurdes qui choquent le bon sens, ternissent leur honneur et leur crédibilité». Les Forces Armées jugent «outrageants ces propos de Monsieur Kalonji Kabamba et de toutes les personnes sans cœur qui spéculent autour de cet accident malheureux dans les réseaux sociaux. C’est un manque de compassion, d’humanité et de considération envers les victimes et les familles éplorées. Elles exhortent la population à n’accorder aucun crédit à ces genres de propos insensés».

Ce communiqué, tout en confirmant le caractère officiel de l’escale de Kikwit, ne répond pas aux questions techniques soulevées par le contrôle aérien. Dans deux messages publiés sur X le jour du drame, le professeur Tryphon Kin-Kiey Mulumba, PCA de la Régie des voies aériennes -RVA-, donne la première version officielle, celle du contrôle aérien: «L’avion TRACEP Let 410 immatriculé 9SGUC avait 16 passagers à bord dont 4 membres d’équipage. Aucun survivant. Il fut basé à l’aéro Ndolo d’où il est parti suivant routing: Ndolo-Kikwit-Ilebo retour. Cinq passagers laissés à Kkt embarqué retour d’Ilebo. Cause du crash inconnue». Puis: «Vol Tracep 9SGUC; QTN FZCA: 1145; QTP FZBO: 1314; Type: L410, basé à FZAB; POB: 16; 4 membres d’équipage; tour de l’Aéroport International de N’Djili informée à 14:00’ par l’Aéroport de Ndolo. L’avion non coordonné par FZCA».

POB 16 dans la première comptabilité RVA, bilan final consolidé à 17 morts par les autorités locales samedi. L’écart s’expliquerait par le routing avec dépose et reprise de passagers. Nous retenons le bilan final de 17, en citant la source RVA initiale qui faisait état de 16 personnes à bord. Trois informations capitales selon ces messages: l’avion est basé à Ndolo à Kinshasa, FZAB. Son routing annoncé est Ndolo-Kikwit-Ilebo-retour. Et il était, selon le PCA de la RVA, non coordonné par FZCA. Il survolait Kenge sans que Kenge ne l’attende, selon cette source. C’est là que les images du ravitaillement au fût métallique prennent leur place.

Sur des images consultées, données pour celles de l’avion quelques heures avant le décollage, on voit le 9S-GUC ravitaillé à partir d’un fût métallique de 200 litres posé au sol, sans camion avitailleur ni groupe de filtration visible sur les clichés. Selon deux experts en sécurité aérienne interrogés par AfricaNews, qui requièrent l’anonymat, «une telle procédure, si elle devait être confirmée sans dispositif de filtration et de décantation, ne serait pas conforme aux standards habituels de traçabilité et de contrôle qualité du Jet A1». L’un d’eux évoque «un risque de contamination par l’eau ou les particules, pouvant entraîner une perte de puissance». Ces éléments devront être vérifiés par l’enquête du Bureau permanent d’enquêtes d’accidents -BPEA.

Selon des témoignages recueillis, l’appareil aurait connu, la veille, un problème technique à l’atterrissage vers Bandundu, avec un seul moteur. Ces témoignages, à ce stade, n’ont pas été confirmés par les officiels.

Kenge, une capitale sans piste

Kenge, chef-lieu du Kwango depuis 2015, à moins de 300 km de Kinshasa, ne dispose plus d’aérodrome opérationnel. L’ancien ministre des Travaux publics Kimbembe Mazunga affirme l’avoir connu. En 2002, il y fait aménager une bande de terre de 900 mètres sur 20. «Nous y avons nous-mêmes atterri, non sans appréhension. La terre n’était pas suffisamment compactée, la portance n’avait pas été testée. Le pilote nous avait prévenus qu’il prenait un risque», raconte-t-il. Selon lui, les pluies ont ensuite emporté les remblais. Puis le terrain aurait été progressivement loti.

La société civile du Kwango s’interroge sur les conditions de désaffectation de l’emprise et réclame une enquête. Selon des sources, l’ancien gouverneur Jean-Marie Peti Peti, en fonction de 2019 à 2024, affirme: «Ce n’est pas moi qui ai signé cet arrêté de désaffectation», invoquant le principe de continuité de l’État. La Rédaction n’a pas pu consulter l’arrêté en question. La RVA, gestionnaire officiel, plaide l’impuissance matérielle. «La RVA n’a pas de police pour aller arrêter tous ces spoliateurs des biens de l’État», se désole Kin-Kiey Mulumba. Selon lui, un terrain de substitution a été proposé par la province mais jugé impropre après études.

Les vues satellites de 2013, 2019 et 2025, consultées, montrent une emprise progressivement grignotée par l’urbanisation. Pour Kimbembe, l’existence d’une piste, même sommaire, aurait pu offrir une alternative au pilote en détresse. Le PCA de la RVA reste prudent: «On peut penser qu’il cherchait un lieu pour un atterrissage d’urgence, même si l’avion a pu aussi être endommagé».

Tracep, quatre accidents en quatre ans

Tracep Congo Aviation est une compagnie fondée en 2003. Selon le PCA de la RVA, son appareil accidenté est basé à Ndolo. Selon d’autres registres, son siège historique est à Goma. Une source à l’aviation civile, qui se veut discret, explique: «Les avions n’appartiennent pas toujours à Tracep mais ils opèrent au nom de Tracep Congo».Au lendemain du drame, le ministère des Transports a annoncé la suspension de son Certificat de transporteur aérien et l’interdiction de vol de ses appareils jusqu’à la fin de l’enquête BPEA. Une mesure conservatoire.

Selon la base Aviation Safety Network et des sources locales, la compagnie a connu plusieurs événements ces dernières années. En juillet 2026, un Let 410 exploité par Tracep s’est écrasé à Walikale, Nord-Kivu, avec un mort parmi les deux membres d’équipage, le pilote ayant signalé un problème moteur selon les premiers éléments. En janvier 2024, un Cessna Caravan opérant pour Tracep s’est écrasé à Kasese, Maniema, avec trois survivants, l’appareil ayant déjà connu un incident au Kenya en juillet 2023 selon ASN. En septembre 2022, un Antonov AN-28 immatriculé 9S-GAX a disparu entre Kavumu et Kasese, l’épave ayant été retrouvée dans le parc de Kahuzi-Biega sans survivant.

L’appareil accidenté, selon la base BAAA, serait un MSN 831110, construit entre 1979 et 1983. Son âge, à lui seul, ne détermine pas sa navigabilité, qui dépend de la maintenance. Qui a délivré son certificat de navigabilité? Quand a eu lieu sa dernière grande inspection? Que disent ses carnets? Autant de questions qui relèvent de l’enquête BPEA et de l’Autorité de l’aviation civile.

Une crise d’État

Politiquement, le vice-Premier ministre en charge des Transports, Jean-Pierre Bemba, est interpellé par une partie de l’opinion. L’ancien député Claudel Lubaya estime que, sans pouvoir être tenu pour responsable de chaque accident, le ministère doit rendre compte de l’état du secteur et du respect de la réglementation.

Selon des informations parvenues à AfricaNews, le vice-Premier ministre a adressé, de son côté, un courrier au directeur général de l’Autorité de l’aviation civile et au directeur général de la Régie des voies aériennes, tous deux sommés de fournir des explications écrites sur l’état technique de l’appareil 9S-GUC, le dernier rapport de contrôle technique et les causes de l’accident. Un courrier qui, s’il est confirmé, vise à établir la chaîne de responsabilité entre le régulateur qui certifie et le gestionnaire qui coordonne.Le précédent pèse: en octobre 2007, Rémy Kuseyo Gatanga avait été limogé après le crash de Kingasani, 50 morts. En mai 2011, Laure-Marie Kawanda Kayena avait quitté le gouvernement après une série de naufrages.

Dans la nuit du 26 au 27 septembre, une baleinière a chaviré sur le lac Kivu au large d’Idjwi, avec au moins 12 morts selon les premiers bilans. Deux enquêtes sont ouvertes: celle du BPEA, technique, pour comprendre; celle du ministère de la Justice, judiciaire, pour établir les responsabilités. La boîte noire n’avait pas encore été retrouvée samedi. Le Conseil supérieur de la magistrature, réuni par son président Dieudonné Kamuleta, a appelé à attendre les identifications.

Au fond, Kenge ne raconte pas seulement l’histoire d’un avion qui tombe. Elle raconte celle d’un vol parti de Kinshasa, présenté comme non coordonné par la RVA, ravitaillé selon des images au fût sur un terrain sans infrastructure certifiée visible, qui a cherché une piste qui n’existe plus, avec un avion de près de cinquante ans exploité par une compagnie ayant connu plusieurs accidents, et qui emportait les deux plus hauts magistrats militaires du pays en charge des dossiers les plus sensibles. Une mission que l’armée qualifie de normale et officielle à Kikwit, mais dont les conditions d’exécution aérienne restent à éclaircir.

Les 17 morts de Manzau ne sont pas seulement un accident. Ils sont le révélateur d’une chaîne où, selon les premiers éléments, chaque maillon semble avoir cédé.

Tino Mabada

Doyen de la rédaction, Tino Mabada en est également le couteau suisse. Attaché à la rigueur journalistique, il suit avec une attention particulière les enjeux liés à la gouvernance, à la justice et à la vie publique. À travers ses reportages et ses analyses, il s'attache à fournir une information claire, contextualisée et fiable, contribuant ainsi à la mission d'AfricaNews : offrir une information crédible, vérifiée et sans filtre.

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