
À Kinshasa, l’UDPS découvre à ses dépens qu’on ne joue pas impunément avec le feu militant. Longtemps tolérée, parfois instrumentalisée, la Force du progrès est devenue le symbole des dérives d’un parti au pouvoir qui peine à contenir sa base. Cette semaine, la direction du parti présidentiel a sonné la charge. Trop tard?
Tout commence lundi 22 juin. Une délégation de l’UDPS, menée par son secrétaire général Augustin Kabuya, franchit les portes du parquet général près la Cour de cassation. Objectif: faire poursuivre ceux qui «usurpent» l’identité du parti et de sa turbulente branche jeunesse. «Des personnes se réclament de la Force du progrès et commettent des actes infractionnels. Le parti ne peut pas rester passif», justifie Me Watangabo Hemedi, avocat-conseil de la formation de Félix Tshisekedi, reçu par le procureur général Firmin Mvonde.
Recadrage du gouverneur
Vingt-quatre heures plus tard, changement de décor. C’est au tour de Daniel Bumba, gouverneur de Kinshasa et pur produit de l’UDPS, de convoquer les têtes de la Force du progrès. Le ton est martial. «Vous n’êtes pas là pour vous substituer à l’État. Vous faites payer les taxes, vous jugez, vous arrêtez, vous tabassez», assène-t-il. La mise en garde est publique, inédite. Bumba exige «la fin des comportements arbitraires» et rappelle à l’ordre des militants devenus, selon lui, incontrôlables. «Les plaintes se multiplient», souffle son cabinet.
L’ombre du 12 juin et des condamnations de 2024
Cette double offensive n’a rien d’un hasard. Elle survient dans un climat politique alourdi par la répression du sit-in du 12 juin dernier à Kinshasa. La Cenco et l’opposition ont alors pointé du doigt le rôle présumé de membres de la Force du progrès dans les violences. Le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’Homme a fait état d’un mort présumé côté manifestants. Ce n’est pas une première.
Déjà, dans la nuit du 8 au 9 août 2024, le Tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe avait frappé fort. Sur une cinquantaine de prévenus se réclamant de la Force du progrès, six avaient été condamnés à mort pour tentative de meurtre, et dix autres à dix ans de servitude pénale pour association de malfaiteurs et vol qualifié. Un avertissement judiciaire qui n’a visiblement pas suffi à calmer les ardeurs.
Un boulet au pied…
Dès lors, la question s’impose: la réaction du pouvoir n’intervient-elle pas trop tard? Dans les chancelleries occidentales comme dans les états-majors de l’opposition, on s’étonne de ce réveil subit. Pendant des années, la Force du progrès a servi de bras armé informel à l’UDPS. Mobilisation, service d’ordre musclé, intimidation des adversaires: le parti a fermé les yeux tant que la structure servait ses intérêts.
Aujourd’hui, le boomerang revient en plein visage. À 18 mois des élections générales de 2028, chaque exaction signée Force du progrès fissure un peu plus le discours de Félix Tshisekedi sur l’État de droit. Le gouverneur Bumba, nommé en 2024 pour remettre de l’ordre dans une capitale chaotique, joue sa crédibilité. En tançant publiquement ses propres camarades, il rompt avec des années de tolérance. Mais il révèle aussi l’impuissance de l’exécutif face à ses appareils partisans. Car le cœur du problème est là. L’UDPS, qui revendique plus de 700 000 adhérents, n’a jamais daigné formaliser le statut de la Force du progrès. Ni milice officielle, ni service d’ordre reconnu, ni ASBL déclarée, elle évolue dans un no man’s land juridique où la chaîne de commandement s’efface derrière la loyauté militante. En saisissant le parquet et en laissant son gouverneur monter au créneau, le pouvoir tente de reprendre la main.
Mais contrôle-t-il encore sa base? Entre les condamnations de 2024, le mort présumé du 12 juin et les plaintes qui continuent d’affluer, la Force du progrès s’impose comme un boulet au pied de l’UDPS. Un boulet d’autant plus lourd que le parti l’a lui-même forgé.

