Dossier à la UneNation

En 2002, Jacquemain Shabani aurait sanctionné Étienne Tshisekedi?

C’est la République Démocratique du Congo et ses paradoxes. D’un côté, le Code pénal. De l’autre, une vieille photographie et une interview accordée à la RTBF. Peut-on parler à l’ennemi sans trahir? La C64 veut aller à Goma. Le Pouvoir s’y oppose. Des analystes posent la question en uchronie. Si Jacquemain Shabani avait été ministre de l’Intérieur en 2002, aurait-il sanctionné Étienne Tshisekedi ? Aurait-il accusé le sphinx de trahison? Shabani, jeune cadre de l’UDPS, n’était pas ministre en 2002. Mais ils lui brandissent une image.

Regardez-la. Elle date de mai-juin 2002. On y voit Étienne Tshisekedi, au centre, entouré de responsables du RCD-Goma: Adolphe Onosumba, Laurent Nkunda et Azarias Ruberwa. «Le trio n’avait pas le statut de Kabila. Mais il était soutenu par l’agresseur: le Rwanda, désigné comme tel par le gouvernement de l’époque», estiment les analystes. Ce cliché circule sur X depuis mercredi soir. Un miroir tendu au pouvoir. L’idée qu’il porte renvoie à la tournée d’Étienne Tshisekedi en zone rebelle, au printemps 2002. Le 23 avril 2002, à Johannesburg, l’UDPS et le RCD-Goma fondent l’ASD. Tshisekedi en prend la présidence, Azarias Ruberwa en devient le coordonnateur. C’est ici qu’intervient une autre rediffusion sur la toile: l’interview à la RTBF. Étienne Tshisekedi y définit l’UDPS, Opposition non armée de l’époque, comme «l’église au milieu du village». Ni camp du pouvoir, ni camp de la rébellion: un lieu qui parle à tous. La tournée de 2002, selon les analystes, est l’application de cette doctrine. Selon les archives de l’AFP, Tshisekedi se rend à Goma, puis à Kisangani, rencontre Kagame à Kigali, sans coalition avec le RCD.

À en croire ses états-majors, la C64, actuelle Opposition non armée, hostile à tout changement constitutionnel et à tout recours aux armes, défend aujourd’hui une posture similaire: rencontrer Félix Tshisekedi à Kinshasa, puis Joseph Kabila à Goma, «au vu et au su de tous».

Dans l’interview à Jeune Afrique, Katumbi avance trois raisons. Goma, c’est en République Démocratique du Congo, Kabila est Congolais. Le gouvernement négocie avec le FRN à Doha: il ne peut interdire aux autres Congolais de le rencontrer. Le dialogue ne doit exclure personne. Voici qu’Étienne Tshisekedi est le père du chef de l’État et le fondateur de l’UDPS. Le 4 novembre, Jacquemain Shabani, vice-Premier ministre de l’Intérieur, met en garde la C64. Aucun déplacement à Goma sans l’accord du gouvernement. «Personne ne peut se permettre d’aller prendre contact ou de faire mouvement vers des territoires occupés par une armée étrangère sans avoir l’accord et l’accompagnement du gouvernement», affirme-t-il. Il invoque l’article 192 du Code pénal: un à cinq ans de prison pour qui, en temps de guerre, entretient des relations avec les agents d’une puissance ennemie. Pour Kinshasa, Goma demeure sous contrôle de l’AFC/M23. Kabila a pris le FRN, masque de l’agression rwandaise. La C64 dit ne pas l’encourager, mais offrir ses services pour un dialogue inclusif.

Qui peut parler, au nom de la paix, à ceux qui font la guerre? Ils n’ont pas de place à la table des négociations, sauf ceux qui condamnent publiquement l’agression rwandaise, répète le Pouvoir. Tous ceux qui veulent la paix, dit la C64. Revenons à la question des analystes. Appliquée à la lettre à la tournée de 2002, la règle de Shabani conduirait à sanctionner tout déplacement en zone rebelle, sans feu vert du pouvoir de l’époque, toute rencontre avec Kagame. Appliquée dans l’esprit que l’UDPS porte pour son fondateur, elle conduirait à l’inverse: ouvrir une négociation, pas changer de camp. Voilà pourquoi la photographie de 2002 fait jaser: un même geste change de sens selon l’époque qui le juge, et le parti qui juge aujourd’hui descend de celui qui a fait hier le déplacement en zone ennemie. Les contextes ne sont pas comparables, insiste-t-on à l’Union sacrée. Le principe ne change pas et une initiative tendant à promouvoir la paix entre les fils d’un même pays ne saurait être considérée comme un acte criminel, rétorque-t-on à la C64. Conclusion: Kinshasa exige un dialogue à ses conditions. La C64 propose la présence de tous les acteurs jugés clés. L’ONU chante presque la même musique. Entre les deux, un espace à négocier.

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