
Annoncé par le président Félix Tshisekedi dans un contexte de guerre persistante dans l’Est, le dialogue national suscite autant d’espoirs que de scepticisme. Dans une tribune publiée le 13 août à Kinshasa, Théo Ngwabidje Kasi, député national élu d’Idjwi et ancien gouverneur du Sud-Kivu, livre sa lecture. Pour lui, l’initiative ne doit pas être lue comme «un aveu de faiblesse», mais comme «un investissement stratégique au service de la paix, de la cohésion nationale et du développement». L’élu, qui a dirigé le Sud-Kivu de 2019 à 2023, prend acte du contexte. Depuis 2021, les Forces armées de la République Démocratique du Congo affrontent la rébellion du M23, soutenue par le Rwanda. Un conflit coûteux en vies humaines et en ressources. «Chaque franc pour l’effort de guerre est un franc qui ne finance pas une route de desserte agricole, le PDL-145T ou la couverture santé universelle», note-t-il.
Réussir le dialogue se joue avant son ouverture
Ngwabidje met en garde contre la reproduction des schémas anciens. Le pays a connu, en trente ans, de multiples concertations nationales dont les effets se sont souvent dissipés. Pour éviter un nouvel échec, il estime que tout se décide en amont. Il fixe trois préalables. D’abord, des objectifs clairs: politique, sécuritaire, économique et morale. Ensuite, une participation large. «Le premier succès ne sera pas l’accord final mais la participation des principaux acteurs», écrit-il, visant implicitement les consultations qui ont précédé la formation du gouvernement Suminwa II. Enfin, placer «le peuple congolais, souverain primaire, au centre». Le critère de réussite, pour lui, est concret: le retour des déplacés du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri chez eux.
Partir du réel
L’ancien gouverneur préconise du pragmatisme. Il faut, dit-il, «partir du contexte réel, non du contexte souhaité». Et ne pas ériger de «lignes rouges» avant même le début des discussions, au risque d’écarter les acteurs de la crise. Il propose aussi de viser «un accord acceptable sur l’essentiel» plutôt que l’unanimité. Surtout, il insiste sur l’après: calendrier, institution de pilotage, mécanisme d’évaluation. «Le dialogue est comme un projet à exécuter. Sans suivi, les engagements risquent de rester sans effet». En filigrane, Ngwabidje défend l’idée que la paix est une condition du développement. Le dialogue, conclut-il, «sera jugé non au nombre de concessions obtenues, mais à sa capacité à rapprocher durablement la RDC de deux objectifs partagés par tous les Congolais: la paix et le développement». Une position qui s’inscrit dans le débat, à Kinshasa, sur la meilleure manière de sortir d’une crise que les seules réponses militaires n’ont pas permis de refermer.
Natine K.
Ma réflexion pour une paix durable, une cohésion renforcée et la restauration de l’autorité de l’État
Le contexte
L’annonce du dialogue national par le Président de la République intervient à un moment décisif. Loin d’être un aveu de faiblesse, elle traduit la volonté d’explorer toutes les voies pour mettre fin à une guerre que notre Nation n’a jamais demandée.
Depuis 2021, les FARDC se battent avec courage pour défendre l’intégrité du territoire face à la rébellion du M23/AFC soutenue par le Rwanda. L’État y a engagé des moyens financiers, diplomatiques et militaires considérables. Cet effort était nécessaire et demeure indispensable. Pourtant, au-delà du bilan humain, la guerre fragilise la cohésion nationale et mobilise des ressources qui pourraient accélérer la transformation socio-économique de la RDC.
Cette contribution formule quelques propositions pour renforcer les chances de succès de l’initiative du Chef de l’État.
I. Au-delà du dialogue, sortir durablement de la crise
Une large partie de l’opinion voit dans ce dialogue l’espoir de sortir d’une crise qui dure depuis trop longtemps.
Depuis trois décennies, la RDC a connu de nombreux dialogues et accords. Souvent, ils n’ont produit qu’une paix éphémère sans refermer le cycle des crises, surtout à l’Est. Il faut donc regarder au-delà du dialogue lui-même, vers une paix effective et un État durablement stable. Cela exige d’analyser les causes profondes de la crise, et non seulement ses manifestations.
II. Réussir le dialogue se joue avant son ouverture
L’expérience congolaise montre qu’un dialogue se joue en amont. Des objectifs flous, l’absence des acteurs clés et l’absence de résultats attendus sont souvent à l’origine des échecs.
1. Définir des objectifs clairs
Le dialogue doit porter sur les quatre dimensions de la crise:
– Politique: réduire le déficit de confiance entre gouvernants et gouvernés;
– Sécuritaire: bâtir une armée et une police républicaines, modernes et dissuasives;
– Économique et sociale: promouvoir une gouvernance stratégique des ressources au service de l’émergence et du bien-être du peuple;
– Morale et civique: fonder l’action publique sur la dignité, le patriotisme, la justice, la transparence et la redevabilité.
Plus les objectifs sont clairs, plus on évite les malentendus et plus on peut évaluer les résultats.
2. Faire de la participation le premier succès
Le premier succès ne sera pas l’accord final, mais la présence des principaux acteurs. Il faut éviter de reproduire les consultations qui ont précédé le Gouvernement Suminwa II: élargir la majorité sans associer ceux qui influencent directement la crise sécuritaire. Inviter un acteur ne signifie pas accéder à ses exigences. Mais une participation large renforcera la crédibilité du processus.
3. Mettre le peuple au centre
Ce qu’attendent les victimes du Sud-Kivu, du Nord-Kivu ou de l’Ituri, ce n’est pas un nouveau communiqué. C’est regagner leurs maisons, circuler librement, cultiver leurs champs, envoyer leurs enfants à l’école et accéder aux soins. C’est à cette aune que le dialogue sera jugé.
4. Faire de la paix un accélérateur du développement
Chaque franc consacré à la guerre est un franc qui ne finance pas une route de desserte agricole, le PDL-145T, la Couverture Santé Universelle, la digitalisation de l’administration ou la modernisation de nos aéroports. La sécurité et le développement ne s’opposent pas. Mais la paix durable est la condition de l’efficience du Programme présidentiel en six piliers.
5. Penser à l’après-dialogue
Le plus difficile commencera après les discussions.
Chaque décision devra s’accompagner d’un calendrier, d’une institution responsable et d’un mécanisme de suivi. Un dialogue est un projet à exécuter.
III. Quelques recommandations
1. Distinguer dialogue et adhésion
Le dialogue n’a de valeur que s’il réunit des sensibilités qui ne partagent pas les mêmes positions.
2. Ne pas fixer trop tôt des lignes rouges
Vouloir régler avant l’ouverture les questions qui doivent être débattues risque de dissuader les acteurs clés. Avant d’arbitrer les désaccords, il faut les amener à la table.
Partir du rapport de force réel
Le dialogue doit s’appuyer sur le contexte tel qu’il est. Si le Président l’a annoncé, c’est parce que les réponses militaires, diplomatiques et politiques n’ont pas encore permis de sortir durablement de la crise.
4. Viser un accord acceptable
Le dialogue ne réglera pas toutes les divergences. Il doit dégager un consensus sur l’essentiel et créer un cadre pour poursuivre les discussions sur les points les plus sensibles.
Anticiper la mise en œuvre
Sans mécanisme de suivi, sans calendrier et sans évaluation régulière, les engagements resteront lettre morte.
L’enjeu est de réussir ce dialogue
Le dialogue annoncé par le Président de la République est une opportunité que le pays ne peut manquer. Il ne doit pas être perçu comme une concession, mais comme un investissement stratégique au service de la paix, de la cohésion nationale et du développement. Au-delà des appartenances politiques, ce dialogue doit être un succès pour la Nation. Le Président a ouvert la voie. Il appartient désormais à chaque acteur d’y participer avec responsabilité et sens de l’intérêt général.
En définitive, ce dialogue sera jugé non au nombre de concessions obtenues, mais à sa capacité à rapprocher durablement la RDC de deux objectifs partagés par tous les Congolais: la paix et le développement.
Théo NGWABIDJE KASI
Député national, Élu d’Idjwi
Ancien Gouverneur du Sud-Kivu
Kinshasa, 13 août 2026