
L’ancien Président de la République, Joseph Kabila Kabange, a signé son retour au pays en passant par la ville de Goma, épicentre d’une région actuellement sous contrôle de la rébellion AFC-M23. Un geste à haute portée symbolique et stratégique, que le politologue et professeur Bob Kabamba a analysé dans une interview exclusive. Pour l’universitaire, ce retour n’a rien d’anodin. Il s’inscrit dans un contexte où la voie politique semble avoir atteint ses limites. «Kabila a tenté de structurer une opposition non armée avec Moïse Katumbi, Martin Fayulu et d’autres figures politiques. Cette tentative ayant échoué, et face au désintérêt du pouvoir pour le dialogue prôné par la CENCO et l’ECC, son retour par Goma apparaît comme une façon de lancer un message fort à Kinshasa», explique le professeur Kabamba.
Un geste hautement symbolique
Goma, ville stratégique, mais aussi hautement sensible en raison de la présence du M23, n’a pas été choisie au hasard. Selon Kabamba, cette entrée marque une rupture avec les voies classiques du dialogue politique. Kabila, rappelle-t-il, a insisté dans son discours sur son serment militaire, reléguant au second plan son statut de sénateur à vie. «Cela traduit un choix assumé: privilégier une posture sécuritaire et non plus strictement politique ou diplomatique», note-t-il.
Une ambiguïté assumée face au M23
Interrogé sur la contradiction apparente entre la posture passée de Kabila -qui avait écrasé militairement le M23 en 2013- et sa proximité actuelle avec les zones sous contrôle de cette rébellion, Kabamba précise: «Le retour du M23 trouve ses racines dans des causes profondes, anciennes, non résolues. Kabila semble vouloir renouer avec une dynamique de dialogue qui avait, un temps, prévalu dans le passé». Selon lui, l’ancien chef de l’État ne cherche pas nécessairement à s’aligner avec la rébellion, mais plutôt à exploiter une opportunité politique. «Le régime en place accepte de dialoguer avec les groupes armés, alors qu’il refuse de s’ouvrir aux plateformes civiles de l’opposition. Kabila saisit donc cette faille pour se faire entendre. Il envoie le signal que le pouvoir n’écoute que ceux qui prennent les armes», analyse-t-il.
Une carte politique en jeu
À la question de savoir si Joseph Kabila pourrait être le véritable chef de la rébellion ou s’il profite simplement du contexte pour revenir sur la scène politique, le professeur Kabamba est prudent:«Ce retour n’est pas nécessairement une prise de position en faveur de la rébellion, mais une manœuvre stratégique. Kabila joue une carte: celle de forcer Kinshasa à l’écouter dans un contexte où la voie politique semble barrée».
Un avertissement à Kinshasa
Pour Kabamba, la leçon à tirer est claire: «En privilégiant le dialogue avec des acteurs armés tout en ignorant les voies pacifiques, Kinshasa envoie un mauvais signal. Cela crée une dangereuse jurisprudence qui peut inciter d’autres à recourir à la force pour se faire entendre. Kabila semble avoir compris ce déséquilibre et l’utilise aujourd’hui comme levier politique». Alors que le pays traverse une crise sécuritaire majeure, le retour de Joseph Kabila à travers une zone sensible relance les interrogations sur son rôle dans l’avenir politique du pays. S’agit-il d’un come-back politique déguisé ou d’une posture symbolique pour peser sur les débats nationaux? Le temps, seul, apportera les réponses. Interview.
Bonjour professeur Bob Kabamba.
Bonjour.
Joseph Kabila retourne au pays par la ville de Goma, comme il avait promis dans son récent discours, et comme en politique les symboles comptent, c’est quoi la symbolique selon vous, le fait de choisir Goma, une ville sous occupation de la rébellion, de l’AFC M23 pour retourner au pays?
Alors il y a plusieurs dimensions à souligner dans le cadre de ce retour. Il y a une première dimension qui concerne grosso modo la vie politique congolaise, c’est que nous savons tous que Kabila a essayé de retourner par la voie, on va dire classique, que la voie politique normale, en essayant de structurer l’opposition non armée, avec Katumbi et les autres. On peut imaginer que cette tentative n’a pas véritablement réussi, et je pense que le retour de Goma c’est pour essayer de marquer encore un coup, pour essayer de faire comprendre à Kinshasa que les choses ne vont pas, et qu’il est impératif de pouvoir arriver à résoudre les différents problèmes qui se posent. Et la même chose aussi par rapport à ce discours-là, il faut mentionner quand même un fait important, c’est qu’il a fait mention de son serment en tant que militaire, en sachant bien qu’il est sénateur à vie, il y a aussi un serment qui concerne les sénateurs, mais ici donc on a l’impression qu’il a opté de manière claire, sans ambiguïté, de pouvoir prendre une autre voie, qui n’est pas une voie nécessairement diplomatique ou politique, mais qui serait une voie, on va dire, plus sécuritaire, c’est-à-dire axer sur son engagement et son devoir de militaire, et pas de sénateur, pour essayer d’apporter sa contribution à la résolution de la crise congolaise.
Kabila a combattu et vaincu, et même humilié, n’est-ce pas, cette rébellion en 2013, parce qu’il ne l’a pas seulement vaincu, il l’a aussi dissoute. Professeur, est-il logique qu’il se manifeste aujourd’hui aux côtés de ces personnes qu’il avait pourtant diabolisées et vaincues hier, au lieu d’être beaucoup plus proche du régime de Kinshasa?
Parce que tout simplement, je pense que, comme nous savons tous que le problème lié à l’émergence du M23 à nouveau ne concerne pas uniquement, on va dire, les engagements et les luttes qui ont été amenées préalablement, ce qui veut dire que le problème à l’origine du M23, le CNDP, colonel Mutebusi, ne sont pas résolus, et que c’est pour ça qu’il y a eu l’émergence de ce mouvement encore une fois. Et je pense que s’ils essayent d’aller les rencontrer, c’est pour revenir entre guillemets à la dynamique qui a déjà prévalue depuis quand même plusieurs années, où il était question de pouvoir discuter, et en fonction des discussions, et de tracer les pistes et les voies de solutions pour résoudre définitivement ce conflit qui, quand même, on doit avouer, perturbe l’espace politique et le débat politique congolais depuis maintenant quand même plusieurs décennies, et pas 30 ans comme je l’entends souvent dans les médias, mais ça dure depuis les années 70.
Et beaucoup se posent la question de savoir, c’est quoi la carte que joue Joseph Kabila aujourd’hui? A votre avis, c’est quoi la carte que joue Joseph Kabila? Est-il le véritable chef de cette rébellion de l’AFCM23? Ou cette guerre est plutôt une opportunité dont il veut se saisir, n’est-ce pas, avec l’espoir de revenir au pouvoir?
Alors, c’est une bonne question que vous posez. Je pense ici sincèrement que c’est une façon de se faire entendre à Kinshasa. Parce que la voie politique apparemment ne semble pas marcher, d’autant plus que plusieurs opposants sont soit contraints à l’exil, d’autres qui sont en prison. Or, la seule façon de se faire entendre à Kinshasa, puisque Kinshasa accepte de discuter avec les M23 qu’il avait dit qu’il n’allait jamais discuter avec eux à Doha, ça veut dire que c’est l’option militaire qui semble faire accepter que Kinshasa puisse écouter ce qui ne marche pas en RDC. Et de cette façon-là, en allant à Goma, je pense que c’est une façon pour Kabila de dire à Kinshasa écoutez ce que j’ai à vous dire parce que je suis à Goma.
C’est quoi la leçon qu’on peut tirer de cette attitude que Kabila semble afficher aujourd’hui dans un contexte de guerre?
Dans un contexte de guerre, c’est-à-dire pourquoi lever l’option sécuritaire et pas l’option politique? Pour la bonne et simple raison que Kinshasa, en acceptant de négocier à Doha, et de ne pas négocier par rapport à l’initiative qui est proposée par la CENCO et l’ECC, Kinshasa envoie un message clair, sans ambiguïté, qu’il préfère discuter avec ceux qui ont pris les armes, et de ne pas discuter avec ceux qui n’ont pas pris les armes. En fait, c’est ça la leçon qu’il faut tirer de ce qui est en train de se passer.
Professeur Bob Kabamba, merci beaucoup.