
C’est une mise au point en forme de plaidoyer. Et un règlement de comptes avec dix-huit ans de gestion. Dans un entretien accordé à AfricaNews, Jules Alingete Key, l’ancien patron de l’Inspection générale des finances -IGF-, s’en est pris à ceux qui, selon ses mots, «prennent les armes contre leurs compatriotes sur base d’affirmations qui contrastent avec la réalité». Une allusion à peine voilée à Joseph Kabila Kabange, désormais aux commandes du Front pour la refondation de la Nation –FRN–, né de la dissolution de l’AFC/M23, et dont il a publiquement revendiqué la direction, qui justifie sa rébellion par «la dérive et la corruption du régime Tshisekedi».
Pour Alingete, l’argument ne tient pas face aux chiffres. Et il convoque un arbitre peu suspect de complaisance: Transparency International, l’ONG qui fait référence en matière de perception de la corruption. En 2019, à la fin des dix-huit ans de règne de Joseph Kabila, écrit l’ancien gendarme des finances, la République démocratique du Congo était «classée 170ème sur 179 pays», avec seulement neuf pays derrière elle. En d’autres termes, le pays touchait le fond du classement mondial. En 2025, après cinq ans de Félix Tshisekedi, elle est remontée à la «163ème place sur 182», avec dix-neuf pays derrière elle. Une progression modeste en apparence, mais qui, arithmétiquement, double le nombre de pays moins bien classés que la République Démocratique du Congo.
Question rhétorique mais assassine, posée par l’ancien inspecteur: «Quel est le régime le plus corrompu entre les deux?». Le calcul est simple. Une dizaine de places gagnées, deux fois plus de pays derrière la République Démocratique du Congo. Pas de quoi pavoiser, Alingete en convient lui-même, mais de quoi, selon lui, invalider le récit d’une corruption qui aurait explosé sous Tshisekedi. Au contraire, la courbe se serait inversée.
La peur du gendarme restaurée
Au-delà des classements internationaux, l’ancien chef de l’IGF oppose deux philosophies du contrôle, deux conceptions de l’État. Sous Joseph Kabila, affirme-t-il, l’IGF elle-même «végétait». Un corps de contrôle croupissant, sans moyens, sans volonté politique, cantonné à des rapports sans suite et soigneusement enterrés. «Le régime de Joseph Kabila a fait des organes de contrôle des coquilles vides», tranche-t-il. Une manière, selon lui, d’organiser l’impunité. C’est, toujours selon lui, «par la volonté de Félix Tshisekedi» que l’Inspection est devenue un instrument efficace de contrôle.
Avec une rupture qu’il juge fondamentale et qu’il présente comme inédite dans l’histoire récente du pays: «Le Président Félix Tshisekedi est le seul qui a laissé que les organes de contrôle s’occupent de tout le monde y compris les membres du Gouvernement. Ministres, gouverneurs et autres mandataires publics ne sont plus des intouchables comme par le passé». Le régime de Félix Tshisekedi, martèle-t-il, «a redynamisé le contrôle financier de l’État et restauré la peur du gendarme dans le domaine des finances publiques».
Une peur qui avait disparu. Et pour étayer son propos, Alingete déroule le fil des enquêtes menées sous son mandat à la tête de l’IGF, de 2020 à 2024. Des enquêtes qui ont mis au jour l’affaire des avances fiscales de la Gécamines, le scandale des cartes Visa prépayées de la Présidence avec des achats Louis Vuitton, la renégociation du contrat chinois et bien d’autres dossiers. Autant d’affaires qui, assure-t-il, auraient été impensables il y a dix ans, lorsque l’IGF n’avait ni le droit d’enquêter à la Présidence, ni à la Banque centrale.
Le milliard de la Sicomines et les fantômes d’EGAL
L’ancien inspecteur va plus loin et chiffre ce qu’il présente comme le coût de l’impunité passée. Des chiffres vertigineux. «Rien que la signature du contrat Sicomines en 2008 était émaillée d’une corruption de plus d’un milliard de dollars», affirme-t-il, reprenant des conclusions qu’il dit avoir documentées. Il poursuit, implacable: «Entre 2010 et 2019, près d’un milliard des avances fiscales de la Gecamines et 300 millions de dollars de pas de porte versé par la Sicomines ont disparu à la Banque Centrale du Congo».
Autre exemple cité, devenu emblématique de la prédation sous couvert d’investissement: «Près de 100 millions de dollars des fonds publics ont servi à la création privée EGAL qui a disparu après l’annulation des exonérations illégales dont elle bénéficiait avec la complicité de certaines autorités publiques se trouvant dans le circuit d’octroi des exonérations fiscales et douanières». Des échantillons qui dressent, aux yeux d’Alingete, le bilan comptable de dix-huit ans de gestion. Certes, avec une 163ème place sur 182, la République Démocratique du Congo demeure dans le peloton de queue mondial de la corruption. Mais la dynamique est positive, veut-il croire, avec notamment l’installation prochaine des juridictions spécialisées chargées de traquer la criminalité financière.
Pour Jules Alingete, la trajectoire compte autant que la position. La République Démocratique du Congo, dit-il en substance, a cessé de creuser. Elle a gagné une dizaine de places, elle a restauré un gendarme financier, elle a brisé le tabou de l’intouchable. Difficile, dans ces conditions, de faire de la corruption un casus belli quand on a soi-même, selon Alingete, laissé le pays à la 170ème place mondiale.





