
C’est un trou béant au cœur de la riposte. Près d’un milliard de dollars annoncés par les bailleurs internationaux, à peine un cinquième retracé par Kinshasa. Pendant ce temps, à Bunia et désormais à Butembo, Bukavu et Isiro, les hygiénistes, épidémiologistes et chauffeurs qui portent la riposte à bout de bras cumulent les mois sans salaire.
État des lieux: huit provinces, et le suivi des contacts s’effondre
Au 18 octobre 2026, selon le dernier rapport de situation de la Task Force présidentielle relayé par les médias, l’épidémie de la souche Bundibugyo a franchi un nouveau seuil: 9 552 cas confirmés, 4 602 décès, pour une létalité stable à 48,2%. En vingt-quatre heures seulement, 97 nouveaux cas ont été notifiés: 48 au Nord-Kivu, 42 en Ituri et 7 au Haut-Uélé, avec 30 décès communautaires et 11 décès en centres de traitement. L’épidémie n’est plus l’affaire d’une seule province. Elle en touche désormais huit sur vingt-six: Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu, Haut-Uélé, Bas-Uélé, Tshopo, Sud-Ubangi et depuis le 17 octobre le Nord-Ubangi, avec deux cas à Wapinda. 66 zones de santé sur 178 sont concernées, contre une seule au mois de mai. L’Ituri reste l’épicentre avec près de 73% des cas cumulés, mais la dynamique a basculé. Le Nord-Kivu, avec Goma et Butembo, concentre désormais la moitié des nouvelles contaminations. Sur le terrain, 2 550 patients ont été déclarés guéris et 937 sont actuellement pris en charge, dont 899 hospitalisés.
Le signal le plus alarmant n’est pas le nombre de cas, mais l’effondrement du suivi. Le taux de suivi des contacts est retombé à 76,9%, très en deçà du seuil requis de 95%. À Bunia, épicentre historique, il n’atteint que 26%. Un tiers des nouveaux cas sont encore des décès communautaires, détectés trop tard. La riposte perd la trace du virus.
L’alerte financière: 742 millions évaporés
C’est dans ce contexte que l’alerte est venue, le 15 octobre, depuis le ministère de la Santé. Face à la presse, le docteur Jean Kaseya, directeur général d’Africa CDC, et le ministre Roger Kamba ont livré des chiffres qui font vaciller la confiance. Sur les 962 millions de dollars que les bailleurs disent avoir décaissés pour la riposte, seuls 220 millions ont été déclarés aux autorités congolaises. La différence, 742 millions de dollars, reste introuvable dans les livres de l’Institut National de Santé Publique. Africa CDC parle pudiquement de «plus de 700 millions à rechercher».
«L’argent ne transite pas par le gouvernement. Il est versé directement aux organisations de mise en œuvre», rappelle le docteur Kaseya. Convoquées à une réunion de vérification à Kinshasa, seules 30% d’entre elles se sont présentées. Celles-ci ont déclaré 120 millions déjà dépensés et 100 millions encore disponibles. Pour le reste, silence radio.
Le ministre Kamba a tapé du poing: sur 97 organisations recensées au départ, seules 25 jugées «transparentes» ont obtenu l’accréditation pour poursuivre.
Les autres devront remplir un formulaire détaillé sur l’origine des fonds, les montants reçus et les résultats. Faute de quoi, interdiction sur le territoire et signalement continental.
De l’Ituri au Sud-Ubangi: la même précarité
À Bunia, l’affaire a pris un tour social explosif. Début juillet, deux mois sans salaire au centre de traitement Elikya. Le 15 juillet, blocage de l’hôpital général avec pneus brûlés. Fin juillet, trois mois d’arriérés selon Reuters.
Mais le dénuement n’est pas circonscrit à Bunia. Il suit exactement la carte de l’extension virale. En septembre 2026, le personnel de soutien de première ligne, incluant les hygiénistes, les épidémiologistes et les chauffeurs engagés dans cette dix-septième épidémie, accumulait encore entre deux et trois mois d’arriérés de primes et salaires impayés. Ces cumuls durent depuis le début de la riposte lancée en mai 2026. Le gouvernement a beau annoncer fin juillet l’amorce progressive des paiements pour certaines équipes d’Elikya à Bunia, les mouvements de grève et les revendications se sont poursuivis tout au long des mois d’août et septembre en raison de la lenteur de la régularisation et de problèmes de traçabilité des fonds. Selon nos informations, les mêmes effectifs déployés à Butembo au Nord-Kivu, à Bukavu au Sud-Kivu, à Isiro et Watsa dans le Haut-Uélé, à Buta dans le Bas-Uélé, à Kisangani dans la Tshopo et à Zongo dans le Sud-Ubangi vivent le même déclassement, avec des retards identiques et des menaces de débrayage.
Le tracking des Nations unies: le jackpot des internationaux
Que dit alors le système de tracking financier des Nations unies, qui centralise les déclarations volontaires des bailleurs? Au 15 octobre, l’analyse rigoureuse de ses données brutes révèle 398,5 millions de dollars étiquetés «Ebola République Démocratique du Congo», dont 340,3 millions déclarés payés et 58,2 millions engagés. Mais ce chiffre est trompeur. 153,4 millions transitent par des fonds communs, notamment le Fonds Humanitaire pour la République Démocratique du Congo, et sont comptés deux fois. Le flux direct réel n’est que de 245 millions.
Qui sont les principaux bénéficiaires de ce flux traçable? En tête, sans surprise, les grandes agences onusiennes: le Programme Alimentaire Mondial -PAM- avec 97,8 millions de dollars, dont plus de la moitié via le fonds commun, et l’Organisation Mondiale de la Santé -OMS- avec 56 millions. Suivent l’UNICEF avec 17,2 millions et l’Organisation Internationale pour les Migrations -OIM- avec 14,3 millions. Côté organisations non gouvernementales internationales, le palmarès est éloquent: Solidarités International avec 22,9 millions, Medair avec 18,8 millions, Save the Children avec 17,2 millions, le Conseil Norvégien pour les Réfugiés avec 12 millions. Des montants considérables pour des interventions qui, sur le terrain, peinent à se traduire en primes versées.
La part RD-congolaise, elle, est dérisoire. Sur plus de quarante bénéficiaires listés, neuf seulement sont de droit RD-congolais. Programme de Promotion des Soins de Santé Primaires avec 3,4 millions, Caritas Bunia avec 2 millions, Fondation Caritas Congo, Croix-Rouge de la République démocratique du Congo. Moins de 5% du total traçable.
Le trou américain: 666 millions noyés dans des enveloppes globales
Le cas américain illustre à lui seul l’opacité. Washington annonce 887 millions de dollars de promesses consolidées en septembre. Sur la base fédérale américaine qui recense chaque subvention, seulement 220,3 millions se retrouvent avec mention explicite «Ebola et République Démocratique du Congo».
Le détail: Action Contre la Faim avec 29 millions, International Medical Corps avec 25 millions plus 35 millions en enveloppe riposte épidémique, ALIMA avec 20 millions, Medair avec 17 millions, Samaritan’s Purse avec 14 millions. Le reste, 666,6 millions, est noyé dans des enveloppes multi-pays et multi-crises. Autre anomalie majeure: sur les seize subventions américaines identifiées, aucune n’affiche de décaissement réel. Tout est engagé sur le papier, mais le montant payé reste à zéro.
Africa CDC se veut prudent: «Il est trop tôt pour parler de détournement». Mais avec un suivi des contacts à 26% à Bunia, 9 552 cas confirmés et 742 millions introuvables, la question n’est plus seulement financière. C’est la crédibilité même de la riposte qui vacille, de Bunia à Gbadolite. Partout où sévit l’épidémie, les agents ne parlent plus de transparence. Ils parlent de survie.






