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Bemba vs syndicats de l’Ogefrem: qui gagnera la guerre de la digitalisation?

L’affaire autour de la digitalisation des instruments de traçabilité de l’Office de Gestion du fret multimodal -OGEFREM- a pris un nouveau tournant. Après deux courriers chocs des syndicats -datés du 19 septembre et du 6 octobre 2025- accusant le vice‑premier ministre Jean‑Pierre Bemba d’imposer un prestataire privé et de menacer la souveraineté de l’office, la tutelle a répondu par une lettre ferme adressée au Directeur général de l’OGEFREM, révélant aujourd’hui un face‑à‑face institutionnel aux enjeux techniques, juridiques et politiques.

Les syndicats avaient saisi le président de la République pour dénoncer «un complot» et «une tentative d’immixtion», reprochant au vice‑premier ministre d’«instruire» l’OGEFREM à collaborer avec la société PADS CORPORATION SARL pour la digitalisation des FERI‑FERE‑AD, alors que, selon eux, l’office dispose déjà d’un système performant en cours d’évolution. Ils mettaient également en cause une présentation du 2 septembre 2025 par AFRICAN SHIPPING MANAGEMENT, dont le technicien, Daniel Landu, aurait présenté un logiciel «sans nouveauté» et «similaire» au système de l’OGEFREM, soulevant des soupçons de contrefaçon au regard du code du numérique suivant l’ordonnance‑loi n°23/010 du 13 mars 2023, art. 375‑376.

«L’Intersyndicale nationale désapprouve avec la plus grande énergie la démarche… de vouloir imposer par la force un prestataire privé qui n’a rien à apporter», écrivaient les syndicats, demandant le retrait «pur et simple» des injonctions et menaçant de tenir la tutelle «pour seule responsable» de toute perturbation de la paix sociale.

La réaction de la tutelle: suspension et mise en conformité

Dans sa lettre officielle -répondant à une correspondance du Directeur général référencée DG/DFAC/DANTIC/Nº6205/12/2025 du 24 décembre 2025, aujourd’hui suspendu, le vice‑premier ministre Bemba accuse l’OGEFREM d’avoir procédé au «lancement précipité d’un logiciel interne de gestion qui n’a jamais été présenté à l’Autorité de tutelle» et dont les essais n’auraient pas été effectués.

Il rappelle que le ministère est engagé dans la finalisation d’un arrêté interministériel portant digitalisation des documents FERI, FERE et AD et soutient le déploiement du SYGREM -Système de Gestion des Redevances Multimodales-, développé par PADS CORPORATION SARL, comme «solution nationale intégrée à l’écosystème SEGUCE».

Estimant l’initiative de l’OGEFREM «non seulement inopportune, mais également susceptible de compromettre la cohérence institutionnelle, juridique et technique de la réforme en cours», Bemba a formellement enjoint le Directeur général à lui «transmettre, sans délai, un rapport circonstancié sur les motivations, les fondements techniques et juridiques ainsi que l’état d’avancement réel du logiciel lancé par l’OGEFREM»; «Suspendre toute opération d’extension, de déploiement ou de généralisation dudit logiciel jusqu’à nouvel ordre» et se «conformer strictement aux orientations arrêtées par l’Autorité de tutelle dans le cadre de la mise en œuvre du système SYGREM, tel que prévu par le projet d’Arrêté interministériel en cours de finalisation».

Bemba défend par ailleurs le recours à PADS comme moyen de corriger «les nombreuses insuffisances» du précédent mode de gestion: multiplicité des mandataires avec des commissions élevées -environ 15%-, fragmentation des logiciels, absence d’interfaçage avec le ministère, lourdeurs administratives et risques d’irrégularités. Selon la lettre, le partenariat avec PADS permettrait d’instaurer une facturation unique, une traçabilité renforcée et de plafonner la rémunération du partenaire à 10 %, tout en préservant un mécanisme de suivi et de contrôle.

Les syndicats maintiennent leurs accusations

Malgré la mise au point de la tutelle, les syndicats restent sur leurs positions. Ils dénoncent l’imposition d’un prestataire sans démonstration claire de la plus‑value, l’absence d’appel d’offres public et des risques de «coulages des recettes» au‑delà de la prochaine mise à jour interne prévue avant décembre 2025. Ils soulignent aussi les risques juridiques liés aux similitudes alléguées entre logiciels et réclament des enquêtes sur d’éventuelles atteintes aux droits d’auteur.

Équilibre fragile et enjeux de souveraineté

Le dossier met en lumière un conflit de compétences entre la tutelle et l’établissement public autour d’un enjeu sensible: la maîtrise des systèmes d’information liés à la gestion du fret, instrument stratégique pour les recettes et la souveraineté nationale. La tutelle met en avant la nécessité d’un cadre interinstitutionnel harmonisé; les syndicats, la défense de l’autonomie technique de l’office et la protection des emplois.

Prochaines étapes

Alors que le Directeur général a été dégommé au profit d’un intérimaire réputé soumis au VPM, à en croire certains syndicalistes, la demande de rapport, la suspension ordonnée et l’avancée du projet d’arrêté interministériel devraient clarifier, dans les jours à venir, la légalité et la compatibilité des solutions proposées. Si la tutelle entend imposer la voie SYGREM, la question de la transparence des marchés publics, des garanties techniques et de la protection des droits de propriété intellectuelle restera centrale. À défaut d’un apaisement concerté, le risque d’escalade sociale au sein de l’OGEFREM demeure réel, rappellent observateurs et syndicats.

Natine K.

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