
Imaginez un cœur. Vert, immense, traversé de rivières. C’est le Sankuru. 105 000 km² de forêt, de savane et de terre noire, posé pile au milieu de la carte du Congo. Six territoires : Lusambo, le chef-lieu, Lodja, Katako-Kombe, Kole, Lomela, Lubefu. Un million d’âmes qui parlent tetela, otetela, lingala, tshiluba, et attendent.
Mémoire: Ici est né Patrice Lumumba, héros de l’indépendance, assassiné en 1961 avec son compagnon d’infortune Joseph Okito, lui aussi enfant du Sankuru. C’est la terre de Franco Luambo Makiadi, côté père, le Grand Maître de la rumba. C’est aussi le sang de Papa Wemba, prince du village Molokaï. Le Sankuru a donné au Congo sa conscience politique et sa bande-son.
Cerveaux: Le Sankuru, c’est aussi l’encre et la craie. Il a produit des grands professeurs d’université: Djelo Epenge Osako, figure de la médecine, Kitete, éminence du droit, Jean Louis Esambo, maître de la science politique. Des amphithéâtres de Kinshasa à ceux de Paris, leurs noms claquent. Preuve qu’ici, la terre ne donne pas que le manioc. Elle donne aussi des idées.
Âge d’or: En 1960, le Sankuru était une puissance. Grenier du Congo, poumon économique du Kasaï. Ses plantations d’hévéa, de palmiers à huile, de café et de coton faisaient tourner les usines de Léopoldville et d’Europe. Les comptoirs de Lodja et Lusambo exportaient caoutchouc, copal, ivoire. Le port de Bena-Dibele crachait des barges chargées. La région nourrissait, équipait, enrichissait. Un territoire autosuffisant, relié au monde par le rail vicinal et les rivières.
Paysage: L’horizon n’en finit pas. Des forêts denses où chantent les perroquets. Des savanes qui ondulent jusqu’aux rivières Sankuru, Lomami, Lubefu. Sous vos pieds, un trésor: diamant, or, cassitérite. Au-dessus, des hévéas centenaires plantés par les Belges, droits comme des soldats oubliés. 2 445 hectares rien qu’à Mukumari.
Visages: Les Atetela, peuple de pêcheurs, de cultivateurs, de conteurs. Des femmes qui pilent le manioc au rythme des mortiers. Des piroguiers qui dansent sur la rivière Sankuru. Des jeunes qui rêvent d’université à Lodja, mais butent sur la piste. On vous accueille avec un «Losako» chaleureux. On vous offre le fufu et le pondu, le poisson fumé du fleuve.
Couleurs: Le rouge de la latérite sur les pistes. Le vert cru des palmeraies. Le blanc du latex qui perle des hévéas. Le bleu profond de la rivière au crépuscule.
Silence: Pas d’avion régulier. Pas de train. Pas de route asphaltée. Pour sortir, il faut 14 heures de 4×4 pour 150 kilomètres, ou des jours de pirogue. Alors le Sankuru vit en autarcie. On y cultive riz, maïs, manioc, arachide, café. On y chasse, on y pêche. On y survit.
Paradoxe: La province la plus centrale de la RDC est aussi la plus isolée. On l’appelle «le cœur du Congo». Mais ce cœur bat au ralenti, asphyxié par l’enclavement. Pas d’électricité à Lusambo. Pas d’hôpital équipé à Kole. Pas de réseau téléphonique à Lubefu.
Colère sourde: Ces derniers mois, les députés nationaux du Sankuru, conduits par Lambert Mende, ont fait le siège du ministre des Finances. Plaidoyer sec pour leurs circonscriptions. Première urgence : Lumumba Ville, cité-mémoire érigée sur les terres du héros, qui attend toujours sa première route digne de ce nom.
Espoir: Pourtant, tout pousse ici. Le sol est une bénédiction. Les rivières sont des autoroutes naturelles. Les hommes sont durs au travail. Il suffirait d’un déclic. Une route. Une piste d’aéroport. Un transformateur.
Le Sankuru, c’est le Congo en miniature : beauté brute, richesse endormie, patience d’ange, mémoire de géants, têtes bien faites. Un coin perdu du monde qui ne demande qu’à être trouvé.

