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Kinshasa: les filles-mères de Kinseso brisent le silence sur leur calvaire

Elles sont pointées du doigt, jugées, parfois reniées par les leurs. Pourtant, elles tiennent. Jeudi 17 septembre 2026, la rédaction d’AfricaNews a sillonné la commune de Kinseso à la rencontre de ces filles-mères dont le parcours rime avec sacrifice et résilience. Souvent considérées comme des êtres à part, elles ont accepté de partager leurs expériences. Lors de notre mission de terrain, dès l’aube, la commune s’éveille dans un contraste saisissant devant les portails des écoles. D’un côté, des enfants propres, bien équipés, accompagnés par leur jeune mère qui soigne encore les apparences. De l’autre, des écoliers en uniforme froissé, avec un matériel incomplet, trahissant la précarité de leur foyer monoparental. Deux images, une même réalité: celle d’une maternité assumée seule.

De son côté, Poupette Makenda, habitante du quartier Bikanga 2, a payé au prix fort son premier amour. Traitée d’hypocrite, de fille peu sérieuse et d’inconsciente, la fille-mère partage son témoignage. «Je n’ai jamais souhaité être fille-mère. Lorsque j’étais tombée enceinte en 2020, mes parents m’ont chassée de la maison. Ma famille élargie, mes collègues, tous avaient changé d’attitude à mon égard, c’est mon frère aîné, pasteur, qui a dû supplier mes parents pour que je réintègre le toit familial» raconte-t-elle. Elle jure avoir reçu une bonne éducation. «Pour avoir trop aimé le père de mon fils, je suis devenue ce que le destin me réservais. Le père de l’enfant et sa famille ont nié la grossesse, c’était le pire moment de ma vie» ajoute-t-elle.

Aujourd’hui, l’histoire a pris un autre tournant. Pardon parental obtenu, un emploi décroché, elle s’occupe dignement de son enfant. Mais elle ne décolère pas contre l’hypocrisie sociale qui fait porter le fardeau à la seule femme. «Certains disent que la faute revient plus à la femme. A moins qu’elle provoque elle-même l’acte sexuel, pour moi, la faute revient à l’homme. Les hommes d’aujourd’hui ne sont pas patients. Même sachant qu’il ne t’épousera pas, il cherche à tout prix à coucher avec toi. C’est une triste réalité» s’indigne t-elle. Dans la même avenue, Naomie Kabanga mène un autre front. Après avoir donné naissance à 3 enfants, son fiancé ne voulait plus d’elle.

Livrée à elle-même, confrontée à des épreuves qui poussent au pire, elle dit avoir entendu une voix intérieure lui intimant de travailler dur. Par sa détermination, cette femme a transformé l’abandon en moteur. «Bien que les revenus ne soient pas costauds, j’ai au moins une activité qui me permet de prendre mes enfants en charge» explique-t-elle. Dorcas Asha pousse l’analyse plus loin. Pour cette autre fille-mère rencontrée, avant le mariage, l’enfant n’est pas le ciment du couple, il en est souvent le fossoyeur. «Avant l’accouchement, la relation est tout autre et après, l’homme se retire. Pour moi, c’est soit la fuite des responsabilités, soit un manque d’amour envers la maman» confie-t-elle. Elle décrit alors un quotidien de sacrifices, de nuits blanches, de questions sans réponses et de larmes versées en cachette.

«Demander pour l’enfant auprès de son père ou de la famille de son père et ne pas avoir de réponse concrète pour résoudre cette urgence, ça blesse au plus profond du cœur. Les mères célibataires le savent», souffle-t-elle. Pourtant, Dorcas refuse le statut de victime, elle en fait un étendard: «nous sommes des porteuses de bénédiction, des personnes qui jouent à la fois le rôle de père et de mère. A toutes les mères célibataires, je dis: considérons le passé comme une leçon et un pas de plus vers la porte de la réussite» a-t-elle exhorté.

Les hommes plaident coupables

Fait rare dans ce type d’enquête, les hommes prennent aussi la parole et assument. L’un d’eux, rencontré à Kinseso, lâche sans détour: «devenir fille-mère est à 99,9% à cause de nous, les hommes. Consciemment, nous savons qui épouser. Malheureusement, certains préfèrent abuser des innocentes, oubliant qu’ils ont eux-mêmes des sœurs qui pourraient vivre la même scène. Au lieu d’abuser, ne draguez pas plusieurs femmes, concentrez-vous sur celle qui sera la femme de votre vie» s’indigne-t-il. Notre enquête s’est achevée à l’Hôpital général de Kinsenso, au service de la maternité. Le constat d’une sage-femme rencontrée sur place confirme l’ampleur du phénomène.

Le tableau clinique de cet hôpital révèle que 80% des accouchements pratiqués concernent de jeunes filles, précisément des célibataires. Plus inquiétant, la plupart de ces jeunes mères arrivent à l’accouchement sans énergie, incapable de pousser l’enfant. D’où, la majorité de ces parturientes passent par la césarienne. Le danger ne s’arrête pas à la salle d’accouchement, la professionnelle de santé alerte sur les séquelles physiques. «Ces jeunes filles sont souvent victimes de déchirures périnéales. Si elles ne sont pas bien suturées, cela peut compliquer certains fonctionnements du corps à l’avenir» prévient-elle.

Pour la sage-femme, la problématique des filles-mères n’est donc pas seulement une affaire de femmes seules, c’est le miroir d’irresponsabilité des hommes. «Tant qu’ils continueront à séduire, les maternités de Kinsenso afficheront toujours 80% de jeunes célibataires déchirées dans leur chair et dans leur âme» a-t-elle déclaré. Puis d’ajouter: «il est temps de cesser de juger ces porteuses de bénédictions. Il est temps de les encadrer, de les former, de les soutenir. Car, en sauvant une fille-mère, c’est toute une nation que l’on sauve de la précarité». Pour ces mamans, être fille-mère n’est ni un souhait, ni un titre de gloire. C’est un accident de la vie devenu un combat à vie.

Deborah MATEYI

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