Politique

Matata vs Luzolo: pour qui sonne le glas?

Le Premier ministre a jugé sans fondement le chiffre d’USD 15 milliards qui échapperaient au Trésor public chaque année tel qu’affirmé par le Conseiller spécial du Chef de l’Etat en charge de la bonne gouvernance et de lutte contre la corruption… La position du chef du gouvernement est quasi renforcée par le Parquet général de la République qui a invité Luzolo Bambi à faciliter les enquêtes de la justice en apportant les éléments constitutifs de preuve
«La RDC enregistre, chaque année, une fraude fiscale et des détournements évalués à 15 milliards de dollars», affirmait en mai 2015 Luzolo Bambi, le conseiller spécial du Chef de l’Etat en charge de la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption, le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. A la faveur d’une conférence de presse mardi 2 février 2016, le Premier ministre Matata Ponyo a jugé sans fondement le chiffre de 15 milliards de dollars qui disparaitrait chaque année du fait de la corruption. Une infirmation quasi renforcée par l’Avocat général Xavier Bilolo qui a invité le conseiller spécial Luzolo Bambi à faciliter les enquêtes de la justice ouvertes depuis en étayant son rapport déposé au Parquet général de la République l’année dernière. L’opinion assiste médusée à un jeu de ping-pong, où des commis de l’Etat se rejettent la balle. Empoignades officielles. Guerre larvée.
 
Le rapport 2015 sur l’état de la corruption au monde publié par Transparency international le 27 janvier dernier classe la RD-Congo en 147ème position sur 168 avec un score de 22 comme en 2014. Selon Transparency international, la corruption est favorisée par une mauvaise gouvernance, la faiblesse des institutions comme la police et le système judiciaire ainsi que le manque d’indépendance des médias. Et de poursuivre que pour réduire le taux de la corruption, il est important d’avoir un niveau élevé d’intégrité des personnes qui dirigent, un niveau élevé de liberté de la presse, l’accès aux informations budgétaires et un système judiciaire impartial. «La lutte contre l’impunité est une des choses auxquelles la RD-Congo devrait s’attaquer d’une manière très importante. Il y a aussi la partie de la prévention de la corruption, mettre des mécanismes de transparence qui vont faire en sorte qu’on n’arrive pas à des situations dans lesquelles l’argent disparaît directement», recommande Lucas Olo Fernandes, coordonnateur régional Afrique centrale de Transparency International aux autorités RD-Congolaises. Cet organisme propose à la RD-Congo de lutter contre l’impunité pour faire reculer la corruption.
 
Éléments constitutifs de preuves réclamés au Parquet général de la République
Le rapport de Transparency International vient renforcer les affirmations du Conseiller spécial du Chef de l’Etat en charge de la bonne gouvernance et de lutte contre la corruption selon lesquelles le pays enregistre, chaque année, une fraude fiscale et des détournements évalués à 15 milliards de dollars mais battues en brèche tant par le Parquet général de la République, où Luzolo Bambi avait déposé son tout premier rapport l’année dernière, que par le Premier ministre.
En réaction au rapport de Transparency international, Luzolo Bambi cité par Radio Okapi fait savoir que son cabinet n’a pas de moyens efficaces pour combattre la corruption mais il confirme le détournement d’USD 15 milliards chaque année. Le Conseiller spécial Luzolo a déjà composé un cabinet avec des inspecteurs judiciaires aguerris pour fouiller dans tous les services de l’Etat et dénicher les présumés détourneurs des deniers publics. Il a aussi transmis sous forme de dénonciation son premier rapport au Parquet général de la République pour enquête en juin 2015.
15 milliards de dollars… La tentation d’y croire et d’enquêter est grande. Cependant, la procédure parait en panne… faute, semble-t-il, des preuves. Approché par la radio onusienne, l’Avocat général Xavier Bilolo a réagi mercredi 3 février à cette fameuse dénonciation de Luzolo Bambi sur le détournement de fonds publics. Xavier Bilolo a annoncé que la justice a ouvert des enquêtes sur ce dossier et que l’instruction reste secrète. «La justice n’est pas à confondre avec le droit public qui est politique. Elle a des procédures et techniques qu’elle respecte. La justice n’est pas une salle de théâtre», a-t-il précisé Bilolo. Et d’ajouter: «Il est plus facile pour un homme politique de faire des déclarations. Mais la mise en œuvre d’une telle déclaration, lorsqu’elle confiée aux techniciens, demande une procédure. Et cette procédure que l’auteur de cette déclaration connait très bien puisque c’est un technicien aussi, est secrète».
Bilolo a donc invité Luzolo Bambi à faciliter les enquêtes de la justice en étayant son rapport des éléments constitutifs de preuves. «Puisqu’on parle des chiffres en termes des milliards, ils sont sûrement logés quelque part. Et c’est lui qui est informé de ces détournements en sait plus que ce qu’il a déclaré. Mais pourquoi il garde certaines informations?», a interrogé l’Avocat général Xavier Bilolo sur les ondes de la radio onusienne.
De son côté, le Premier ministre Matata Ponyo a carrément contredit Luzolo Bambi et jugé sans fondement le chiffre de 15 milliards de dollars américains qui disparaitraient chaque année des caisses du Trésor public du fait de la corruption. «Lorsqu’on vous parle de 15 milliards de dollars qui disparaissent chaque année du fait de la corruption, allez aussi consulter les spécialistes en économie parce que ces chiffres-là sont parfois mirobolants et sans fondement», a martelé le chef du gouvernement lors d’une conférence de presse mardi.
Incontestablement, l’opinion assiste à une guerre larvée entre les officiels. Les relations entre le Premier ministre et le Conseiller spécial du Chef de l’Etat en charge de la bonne gouvernance et de lutte contre la corruption ont été tendues durant toute la deuxième moitié de l’année 2015. Souvent cantonnés aux coulisses, les affrontements indirects entre les deux personnalités remontent à la surface chaque fois que l’affaire de 15 milliards ou de corruption est évoquée.
De toute évidence, tant que le rapport transmis au Parquet général reste dépourvu d’éléments constitutifs de preuves, la démarche du spécial Luzolo n’a aucun crédit et, donc, aucune chance d’aboutir. Logique que Matata le raille en public. Une question ou deux s’imposent désormais: l’affaire de 15 milliards de dollars qui seraient détournés chaque année du fait de la fraude a-t-elle sonné le glas du mandat du Conseiller spécial anti-corruption? Luzolo a-t-il pris un risque énorme en saisissant le Parquet général de la République contre des présumés détourneurs de deniers publics? Un tel risque est préoccupant, notamment du fait de la difficulté de placer et de situer le Conseiller spécial anti-fraude dans le code de l’organisation et de la compétence judiciaires en République Démocratique du Congo.
 
Octave MUKENDI

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