
La création d’un parquet national économique et financier et d’un tribunal pénal économique en République Démocratique du Congo résulte d’un long processus politique et intellectuel. Au‑delà des rapports et des expertises techniques, ce sont des prises de parole publiques, prononcées à des moments clés, qui ont donné au projet son élan et son sens. Voici les principaux acteurs et leurs paroles qui ont contribué à transformer un diagnostic en décision.
Félix Tshisekedi | Une promesse de campagne qui fixe l’horizon | Décembre 2023
C’est depuis la plus haute sphère de l’État que le signal politique a été donné. En décembre 2023, dans le cadre de sa campagne, le président Félix Tshisekedi a fait la promesse explicite de travailler, en cas de second mandat, à la création d’un parquet financier. Il déclara alors: «Si j’ai un deuxième mandat, je vais travailler sur la création d’un parquet financier pour mieux lutter contre la corruption. Parce que jusqu’ici, on arrête des gens et on les accuse de corruption et des détournements, mais en aucun moment, on ne réussit à mettre la main sur les produits qui découlent de cette corruption. Il y a un problème. Or, lorsqu’on veut convaincre quelqu’un de détournement, on va jusqu’à lui montrer la preuve de son détournement et Chez‑nous ça n’existe pas».
Soucieux de professionnaliser la réponse judiciaire, il ajouta: «Je préconise la mise en œuvre en RDC d’un parquet financier qui aura l’avantage d’être animé par les personnes qualifiées, les magistrats formés, notamment aux chiffres, aux finances publiques et à la maîtrise de la comptabilité». Ces déclarations, formulées en campagne, ont posé l’orientation politique et servi de référence pour les initiatives qui ont suivi.
Jules Alingete | Souci de traduire les audits en exigence judiciaire | Août 2023 & février 2024
Sur le plan technique, l’Inspection générale des finances -IGF- a servi d’instrument pour recenser les abus et mener une campagne intense pour les dénoncer. Jules Alingete a repris et développé l’idée présidentielle, insistant sur l’urgence d’équiper la justice de compétences spécialisées. Dès août 2023, le flic financier formulait clairement: «Je préconise la mise en œuvre en RDC d’un parquet financier qui aura l’avantage d’être animé par des personnes qualifiées, des magistrats formés, notamment aux chiffres, aux finances publiques et à la maîtrise de la comptabilité»
Un an plus tard, en février 2024, il expliquait en détail le pourquoi et le comment: «Moi, je pense que ce qui peut nous intéresser au niveau de la justice aujourd’hui, c’est la mise en place d’un parquet financier… L’inspection générale des finances s’inscrit dans cette logique parce que nous estimons que les personnes qui doivent présenter les présumés détournements devant les juges, ces personnes doivent elles‑mêmes être bien outillées en matière de finances publiques. […] Lorsque nous avons un parquet financier, nous sélectionnons des magistrats bien rodés en matière de finances publiques qui suivront d’ailleurs des formations spécifiques pour devenir des spécialistes en comptabilité et en finances publiques, afin de mieux cerner les questions de détournement des deniers publics liées à la comptabilité ou aux finances publiques. C’est pourquoi nous voulons que le parquet financier soit mis en place… Voilà pourquoi nous militons pour qu’un parquet financier soit instauré, avec lequel nous travaillerons pour booster davantage les dossiers qui doivent être présentés devant les juges». Ses propos ont contribué à traduire les constats d’audit en une exigence judiciaire claire.
Constant Mutamba | De la critique à l’initiative législative | Avril 2024 et suite
À partir de la sphère politique, Constant Mutamba a porté le dossier avec une double trajectoire: critique depuis l’opposition, puis acteur des réformes comme ministre d’État en charge de la Justice. En avril 2024, il lançait un appel énergique: «Nous exigeons des réformes judiciaires courageuses. Pour cela, nous exhortons le Président de la République, Félix Tshisekedi, à nommer un vertébré à la tête du ministère de la Justice et Garde de Sceaux pour piloter toutes les réformes judiciaires envisagées. Il faut un Homme qui puisse remettre certains Magistrats à leur place. Nous, Opposition républicaine, proposons la création d’un Parquet Financier pour lutter efficacement contre le détournement et la corruption qui gangrènent notre société».
Concrètement, Mutamba a ensuite déposé et défendu devant l’Assemblée nationale le projet de loi créant le tribunal pénal économique et financier et le parquet national économique et financier y rattaché, passant ainsi du slogan à l’initiative législative.
Guillaume Ngefa | L’engagement opérationnel | 17 septembre 2025 et suite
Pour que les intentions deviennent réalisations, il faut de l’opérationnel. Guillaume Ngefa a réaffirmé l’engagement de l’Exécutif lors d’un briefing le 17 septembre 2025: «Cette réforme sera une grande réalisation, un projet assez important pour l’amélioration du climat des affaires». Il a arpenté les couloirs intéressés. Discrètement et efficacement. En liant la réforme judiciaire à la confiance des investisseurs, il a contribué à inscrire le dossier dans une perspective économique et pragmatique, nécessaire à son acceptation et à sa soutenabilité.
Professeur Nyabirungu | La voix savante et la proposition structurée | Depuis 2020
Du côté académique, le professeur Nyabirungu s’est imposé comme l’un des principaux théoriciens du parquet national financier. Depuis 2020, il a plaidé sans relâche pour une juridiction répressive indépendante capable de sanctionner la criminalité économique grave. Selon ses analyses: «Je crois que, dès le départ, on n’a pas doté la Cour des comptes d’outils suffisants dans le sens de poursuivre ou réprimer la corruption des fonds publics. Elle se contente de faire son rapport à son autorité de tutelle, qui est le Parlement. Et pourtant, tout le monde peut le vérifier, il n’y a pas une atteinte grave, une criminalité grave dans un Etat, qui peut rester impunie».
Dans son ouvrage «Plaidoyer pour un parquet national financier en République Démocratique du Congo», il développe l’idée d’une juridiction autonome, dotée de moyens judiciaires et d’un reporting annuel, comme réponse structurelle à l’impunité financière.
Firmin Mvonde | La parole du parquet | 15 octobre 2025
Enfin, la voix du ministère public a donné une dimension pénale décisive au débat. Le 15 octobre 2025, lors de l’audience solennelle de la Cour de cassation, le procureur général près la Cour de cassation, Firmin Mvonde Mambu, a centré sa mercuriale sur «la problématique de la répression de l’enrichissement illicite en droit positif congolais». S’appuyant sur la loi organique nᵒ 13/011‑B du 11 avril 2013, il a appelé de ses vœux une loi spéciale: «L’enrichissement illicite doit cesser d’être un simple élément constitutif de la corruption, de la concussion ou du détournement des deniers publics. Il mérite d’être érigé en infraction à part entière».
Mvonde a dénoncé la visibilité du phénomène -constructions somptueuses, véhicules de luxe, trains de vie disproportionnés- et plaidé pour des mécanismes concrets: «une loi spécifique dotée de mécanismes efficaces de recouvrement des avoirs mal acquis, de suivi du patrimoine et de protection des lanceurs d’alerte», ainsi que pour «la spécialisation des magistrats, la mise en place de mécanismes de traçabilité du patrimoine, et la protection la plus large possible des dénonciateurs».
Transitions et complémentarité
Pris séparément, ces discours éclairent des facettes différentes du problème; mis côte à côte, ils composent un consensus fragile mais réel. La présidence a fixé l’horizon politique; l’Inspection générale des finances -IGF- a fourni la matière probante; l’opposition devenue exécutif a formalisé le projet en texte; l’appareil gouvernemental a assuré le portage opérationnel; la doctrine universitaire a structuré l’argumentaire; enfin, le parquet a requis l’inscription de nouveaux instruments pénaux. Cette synergie -technique, politique, doctrinale et judiciaire- a permis au dossier de franchir des étapes décisives.
De la parole à l’épreuve du réel
Les déclarations rassemblées témoignent d’une convergence d’intentions et d’un accroissement de la pression publique en faveur d’institutions spécialisées. Pourtant, la route reste semée d’embûches: adopter des textes efficaces ne suffit pas sans garantir l’indépendance des magistrats, des moyens matériels et humains, des procédures de recouvrement robustes et la protection des lanceurs d’alerte.
Les paroles du président Félix-Antoine Tshisekedi -prononcées comme promesse de campagne en décembre 2023-, d’Alingete, de Mutamba, de Ngefa, de Nyabirungu et de Mvonde ont posé les jalons; leur mise en œuvre déterminera si la justice économique en République Démocratique du Congo pourra, enfin, transformer la promesse en résultats concrets.

