Interview

Sergine Rehema: «L’injustice sociale m’a donné la force de bâtir l’ONG Handicap Zéro»

L’injustice sociale blesse, mais elle forge aussi. Elle humilie hier et pousse à bâtir demain. C’est cette double leçon que retient Sergine Gino Rehema Bweka, journaliste à la radio «Top Congo FM», où elle anime des émissions et couvre l’actualité, conseillère au comité directeur de l’Union nationale de la presse du Congo -UNPC- et présidente de l’ONG «Handicap Zéro», où elle a fait du combat pour l’inclusion son cheval de bataille. Son organisation milite pour que les personnes vivant avec handicap trouvent pleinement leur place en RD-Congo. Dans les médias, elle ne cesse de rappeler leurs droits et de briser les préjugés. Pour elle, le handicap n’est pas une fatalité. C’est une condition humaine. Interview.

AfricaNews: Quelle a été la source d’inspiration et le moteur qui vous ont conduite à créer votre ONG?

Sergine Rehema: Le déclic, c’est mon propre vécu. J’ai grandi avec ce regard. Ce regard qui pèse, qui classe, qui enferme. On vous regarde et on décide pour vous ce que vous pouvez faire ou non. On vous met de côté. Cette absence de considération, je l’ai subie dans ma chair. C’est cette injustice-là qui m’a poussée à me lever. J’ai créé Handicap Zéro pour y mettre un terme. Pour dire stop. Aujourd’hui, les choses bougent un peu. Les mentalités évoluent. On commence à comprendre qu’une personne en situation de handicap peut occuper un poste, proposer des idées, diriger une équipe. Même si certains membres du corps ne répondent pas, l’intellect, lui, est là. Et cet intellect peut apporter énormément à la société. C’est ce potentiel-là que nous voulons révéler.

Vous êtes issue d’une formation en section commerciale. Comment expliquez-vous votre basculement vers le journalisme au détriment des métiers de la comptabilité et de la gestion?

C’est une question de vocation. J’ai toujours eu cette envie viscérale de porter la voix des autres. De parler pour ceux qu’on n’écoute pas. Au départ, je devais m’orienter vers d’autres universités. Mais les portes ne se sont pas ouvertes. Par un concours de circonstances, je tente l’IFASIC, aujourd’hui UNISIC, et ça marche. Là-bas, j’ai compris que le journalisme était mon terrain. C’est l’espace où je pouvais questionner le monde, comprendre ce qui se joue autour de nous et surtout raconter les histoires qu’on tait. La comptabilité, c’est important. Mais moi, j’avais besoin des mots pour défendre des causes.

Vous défendez les personnes vivant avec handicap. Pourquoi n’avez-vous pas envisagé de porter une émission dédiée uniquement à elles, pour leur donner plus de visibilité?

Justement parce que je les défends. Créer une émission estampillée «handicap» reviendrait à les enfermer dans une case. Et c’est exactement ce contre quoi nous luttons. Ces personnes ont mille talents. Elles sont artistes, entrepreneures, juristes, mères de famille. Réduire leur existence à leur handicap, c’est une nouvelle forme de discrimination. Notre approche est différente. Prenons AfricaNews: c’est un média généraliste. Quand on y met en avant l’œuvre d’un artisan, le projet d’une entrepreneure ou le parcours d’un cadre, et qu’ensuite le public découvre que c’est une personne vivant avec handicap, là, on gagne. On normalise. On montre que la compétence n’a pas de condition physique. Notre vision, c’est une société inclusive. Si vous pouvez faire quelque chose, moi aussi je dois pouvoir le faire. Sans étiquette.

Pouvez-vous nous éclairer sur la portée et la signification du nom de votre ONG «Handicap Zéro»?

«Handicap Zéro» est un état d’esprit. C’est un idéal. Pour moi, il veut dire deux choses. Premièrement, s’il y a handicap, alors nous le sommes tous. Personne n’est complet. Nous avons tous des limites, des choses que nous n’arrivons pas à faire, des intelligences partielles, des mots qui coincent. Deuxièmement, s’il n’y a pas de handicap, alors nous sommes tous égaux. Au même niveau. Avec la même dignité. Donc, «Zéro», ce n’est pas la négation du handicap. C’est la négation des barrières. C’est dire qu’au-delà de nos différences, nous valons tous la même chose.

Propos recueillis par Deborah MATEYI

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