
Promulguée le 14 mars 2026, l’ordonnance‑loi instituant le Tribunal pénal économique et financier -TPEF- et son parquet national rattaché inscrit la République Démocratique du Congo dans une nouvelle trajectoire de lutte contre le pillage des ressources publiques. Toutefois, loin d’unir les rangs, l’événement a aussitôt réveillé querelles de paternité et luttes d’interprétation politique, rappelant que l’adoption d’un texte n’efface pas les tensions qui l’ont porté. En effet, l’idée n’est pas née ex nihilo. Déjà en 2022, Jules Alingete, ancien inspecteur général de l’IGF, avait mis le sujet sur la table, un diagnostic repris pendant la campagne présidentielle de 2023 par Félix Tshisekedi.
Formalisée en mars 2024 par une proposition de loi déposée par Constant Mutamba, alors député, l’initiative a pris corps dans un contexte de débats intenses à l’Assemblée nationale. Mais c’est véritablement la nomination de Mutamba comme garde des Sceaux, en août 2024, qui a propulsé le dossier au cœur des affaires de l’État et permis son refondement au niveau gouvernemental.
Révolution potentielle
De fait, l’Exécutif a opté pour la procédure d’ordonnance‑loi, jugée plus adaptée à l’urgence des défis économiques et sécuritaires. Néanmoins, dès la promulgation, deux récits s’opposent. Du côté de Mutamba et de ses partisans, la loi est présentée comme l’aboutissement d’un long combat personnel contre l’impunité et l’enrichissement illicite. À l’opposé, le ministère de la Justice, porté par Guillaume Ngefa, attribue l’impulsion première au chef de l’État et explique que la version initiale déposée au Parlement a été révisée pour coller aux réalités du terrain et aux exigences d’efficacité.
Face à ces rivalités de récits, la société civile rappelle l’essentiel: la paternité importe moins que la crédibilité de la juridiction. Jean‑Claude Katende, président de l’ASADHO, a applaudi la création du TPEF comme une «révolution» potentielle, tout en avertissant que le succès dépendra des nominations et de l’intégrité des magistrats. Sans garanties d’indépendance et une transparence réelle dans le choix des hommes et des femmes appelés à exercer, le nouveau tribunal risque de reproduire les mécanismes de défiance qui ont fragilisé la justice nationale.
Sur le plan opérationnel, les obstacles sont concrets et immédiats. D’abord, les désignations à la tête du TPEF et du parquet détermineront la perception publique et la capacité à traiter des dossiers sensibles. Ensuite, sans moyens financiers suffisants, protection des enquêteurs et garanties pour la conduite des procédures, l’instrument restera déficient. Enfin, la façon dont la nouvelle juridiction s’articulera avec la Cour de cassation et les juridictions ordinaires conditionnera l’efficacité des coopérations et la gestion des possibles frictions institutionnelles.
Par ailleurs, la scène internationale observe attentivement. Dans un contexte où Kinshasa cherche à rassurer ses partenaires techniques et financiers -notamment autour des accords de Washington et d’une feuille de route pour la bonne gouvernance- la création du TPEF peut constituer un signal positif. Mais à défaut d’indépendance et de résultats tangibles, cette avancée risquerait d’être perçue comme un vernis institutionnel visant à conforter des intérêts politiques.
En définitive, la promulgation du TPEF marque une étape symbolique majeure. Cependant, la véritable épreuve commencera lors de la constitution des équipes et de l’ouverture des premières affaires instructives : c’est à ce moment‑là que la promesse d’une arme judiciaire anti‑mafia passera du symbole à la réalité, et que Kinshasa pourra démontrer si elle a su transformer un texte en pratique durable au service de l’intérêt public.
