
C’est un premier tronçon de 105 kilomètres, entre Kilemfu et Mbaka, qui doit désenclaver Madimba et relancer l’évacuation agricole. Un projet porté par 60 PME locales avec l’appui de la Banque mondiale. La scène tranche avec les lancements habituels d’infrastructures en République Démocratique du Congo. Pas de ruban coupé par une multinationale, mais trois bateaux cargo construits localement, amarrés sur l’Inkisi, et une foule venue des villages alentour. Ce vendredi 16 octobre, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka a clôturé sa mission dans le Kongo Central en lançant officiellement le transport fluvial de marchandises sur la rivière Inkisi. Une première pour cette rivière, affluent du fleuve Congo, jusqu’ici exploitée pour la production électrique et l’eau potable. Désormais, elle doit devenir un corridor logistique.
La cheffe du gouvernement était entourée du vice-Premier ministre à l’Économie Daniel Mukoko, du ministre des PME Justin Kalumba, du gouverneur du Kongo Central Grâce Bilolo, du représentant de la Banque mondiale et du directeur général du projet Transforme. Une présence qui dit l’importance politique de l’événement. «Cette cérémonie dépasse la simple mise en service de bateaux et de barges», a déclaré Judith Suminwa. «Elle marque le retour d’une ambition nationale: celle de reconnecter nos territoires, de désenclaver nos communautés et de remettre l’économie productive au cœur du développement de notre pays, tel que décrit dans le pilier 3 du programme d’actions du gouvernement 2024-2028».
Un GIE de 60 entreprises
L’originalité du projet tient à son montage. Dans le cadre du programme Transforme, initié par le gouvernement avec 300 millions de dollars dont une large part de la Banque mondiale, près de 60 PME se sont regroupées en groupement d’intérêt économique -GIE. Parmi elles, 57 sont lauréates du concours de plans d’affaires Copa Transforme. «Ces bateaux sont l’œuvre de l’appui qu’a apporté le gouvernement congolais, en collaboration avec la Banque mondiale, pour accompagner les entrepreneurs congolais à devenir beaucoup plus performants», a expliqué le professeur Val Massamba, initiateur du GIE Rivière Inkisi. «Nous nous chargeons de sa mise en avant et nous avons, pour la première fois dans notre pays, utilisé une stratégie de groupes».
Des entrepreneurs qui produisent localement à partir de matières premières de l’arrière-pays, mais qui voyaient leur compétitivité plombée par l’impossibilité d’acheminer leurs produits. En mutualisant leurs moyens, ils investissent dans un secteur où l’État a longtemps été absent. Pour le démarrage, trois bateaux de grande capacité assurent le transport. Capacité cumulée annoncée: 6 700 tonnes. De quoi soulager les agriculteurs de la région des Cataractes et de la Lukaya, où les pertes post-récolte atteignent parfois 40 % faute d’évacuation.
Répondre à la RN16
Car le contexte est celui d’un enclavement chronique. La route nationale 16, qui traverse Madimba, est dans un état de dégradation avancée. Pendant des années, elle a rendu l’évacuation de la production agricole vers Kinshasa ou Matadi aléatoire et coûteuse. «C’est à l’État d’assurer le dragage, le balisage, la construction de quais d’accostage, mais également la réhabilitation des tronçons routiers qui vont permettre d’atteindre ces différents quais», a assuré Daniel Mukoko.

«C’est de cette manière que nous allons faire de la rivière Inkisi un bief qui va dynamiser le territoire de Madimba, mais également celui de Mbanza-Ngungu». Le vice-Premier ministre insiste sur la position stratégique du futur port: «Ici où va se construire ce port, à vol d’oiseau, nous sommes à 830 mètres de la gare d’Inkisi et à moins de 300 mètres de la RN1. Ce lieu est donc un point de rupture qui connecte harmonieusement les transports fluvial, ferroviaire et routier». Une intermodalité rare en République Démocratique du Congo, qui possède pourtant l’un des plus grands réseaux fluviaux au monde avec 25 000 kilomètres de voies navigables. Le pays n’en exploite qu’une fraction.
500 emplois annoncés
Selon le président du conseil d’administration du GIE, le projet génère déjà près de 500 emplois directs et indirects. À terme, 15 quais, des entrepôts et des infrastructures de stockage doivent compléter le dispositif pour fluidifier les échanges entre bassins de production, centres de transformation et marchés de consommation. Le ministre des PME, Justin Kalumba, a rendu hommage à l’engagement de la Première ministre «en faveur de la promotion de l’entrepreneuriat», une dynamique qui s’aligne, selon lui, sur la vision de diversification économique du président Félix Tshisekedi. Il a également mis en garde contre «toute forme de pression fiscale excessive sur cette nouvelle entité», un écueil récurrent pour les PME congolaises.
Pour Judith Suminwa, l’enjeu dépasse Madimba. C’est un test pour son gouvernement, nommé en 2024 avec pour priorité le pouvoir d’achat et le désenclavement. «En facilitant l’écoulement des produits agricoles et d’élevage, cette nouvelle dynamique fluviale renforcera les chaînes de valeur locales, soutiendra les producteurs ruraux et offrira de nouvelles perspectives de croissance à toute la région», a-t-elle ajouté. «Ce projet illustre ce que la République Démocratique du Congo peut accomplir lorsque le savoir, l’investissement et l’esprit d’entreprise convergent», a-t-elle conclu. «Au-delà des chiffres, c’est un modèle de développement qu’il convient de saluer».
Reste à transformer l’essai. Le trafic cargo fluvial, pour être viable, exigera un entretien régulier de la rivière, un balisage efficace et une sécurisation des cargaisons. Sans ces conditions, les trois bateaux bleus de Madimba risquent de rester une belle vitrine. Avec elles, l’Inkisi pourrait devenir le chaînon manquant entre les champs du Kongo Central et les marchés de la capitale.
Natine K.





