
Le message est annoncé dimanche 14 juin sur X, sans détour: «Pour mieux intégrer le Sankuru et la Tshuapa au tissu économique national, j’effectue une mission de terrain visant à identifier les principaux obstacles à la production et à préparer des actions concrètes de désenclavement et de relance économique». Lendemain sur le terrain. Casquette bleu de nuit vissée sur la tête, le vice-Premier ministre en charge de l’Économie nationale, Daniel Mukoko Samba, foule lundi les pistes éventrées de l’aéroport national de Lodja. Les engins d’Adi Construct tournent sous la supervision de l’Agence congolaise des grands travaux -ACGT. La réhabilitation des deux pistes n’est pas un chantier ordinaire. C’est la première brèche pour fissurer l’enclavement du Sankuru. Le même jour à Lodja, Mukoko Samba visite également plusieurs infrastructures stratégiques: Office des routes, pont Lokenye, poste d’accostage d’Okoto, sites d’érosion sur la RN7 et mini-centrale solaire. «Des visites de terrain pour mieux comprendre les contraintes qui freinent la mobilité des personnes, l’évacuation de la production et l’accès aux marchés», explique son cabinet.
Ici, au centre géographique de la République Démocratique du Congo, l’isolement n’est pas une figure de style. C’est 14 heures aller-retour pour rejoindre Mukumari. C’est l’absence de vols réguliers. Ce sont des coûts de production qui explosent. «Plusieurs points de rupture alourdissent les coûts de production, perturbent les circuits d’approvisionnement et contribuent à la hausse des prix des biens de première nécessité», avait alerté le VPM sur X. Le terrain lui donne raison.
Mukumari, le trésor prisonnier de la boue
Pour comprendre, il faut encaisser la route. 150 kilomètres séparent Lodja de la station de l’INERA à Mukumari, territoire de Lomela. Sept heures à l’aller, sept heures au retour. Tôle ondulée, bourbiers, ponts de fortune. Le convoi ministériel tangue, s’embourbe, repart. Voilà le quotidien des produits du Sankuru: sept heures d’enfer pour 150 kilomètres.
À l’arrivée, le contraste est frappant. 2 445 hectares de terre noire. Près de 1 000 hectares d’hévéas encore exploitables, droits, silencieux, à perte de vue. De quoi relancer la filière caoutchouc, créer des milliers d’emplois, faire rentrer des devises. Mais le chef de station tranche : «Nous savons produire. Mais évacuer et vendre, c’est une autre guerre. Avec sept heures de route à l’aller, qui viendra acheter?».
Daniel Mukoko Samba écoute, hoche la tête, note. Mukumari résume le Sankuru: un géant agricole à l’arrêt, faute de chemins pour sortir.
Ekuka, l’obstination des coopératives
Retour vers Lomela. Arrêt improvisé au village Ekuka, secteur de Watambolo. Le VPM quitte la piste, entre dans les champs communautaires. Des femmes, des jeunes, des houes. On cultive le manioc, le maïs, l’arachide avec les moyens du bord. Zéro tracteur, zéro engrais, zéro marché garanti. Le VPM s’accroupit, échange, palpe les épis. Il martèle: «Le renforcement de la production locale est un levier de richesse, de sécurité alimentaire et de développement territorial». Le discours est rodé. Mais ici, chacun sait que sans transformation, sans électricité, sans route, la richesse reste théorique.
Jour 3: Le verdict tombe à Lomela
Au troisième jour de sa mission, le diagnostic se durcit. Mukoko Samba tire deux enseignements majeurs du terrain.
D’abord, Lomela peut devenir le véritable moteur agricole du Sankuru. À une condition: frapper fort et simultanément. Trois priorités: réhabiliter la RN7 et les routes de desserte agricole. Moderniser les ports fluviaux et relancer la navigation. Valoriser la station INERA de Mukumari et relancer les filières à forte valeur ajoutée: hévéa, riz, maïs, manioc, élevage. Ensuite, l’évidence crève les yeux. Sous réserve des constats dans les autres territoires, les systèmes agraires du Sankuru réclament une revitalisation profonde. Les paysans croisés dans un champ de riz de montagne près du village Asake, secteur de Watambolo, travaillent avec courage. Mais ils manquent d’outils aratoires adaptés et, surtout, de semences de qualité.
D’où l’urgence de relancer la station INERA de Mukumari: remettre l’innovation, la recherche agronomique et l’amélioration des rendements au service des producteurs.
Le décollage ou l’asphyxie
De l’aéroport de Lodja aux hévéas de Mukumari, des champs d’Ekuka aux entrepôts vides, la mission de Mukoko Samba dessine la même urgence : désenclaver ou condamner. L’aéroport doit reconnecter la province. Les plantations attendent des camions. Les coopératives réclament des débouchés.
Le VPM l’a écrit, il l’a personnellement vécu, kilomètre par kilomètre: lever les contraintes structurelles pour «renforcer la contribution du Sankuru à la croissance nationale et améliorer les conditions de vie des populations».
Le pari est immense. Entre les tweets de Kinshasa et sept heures de boue au Sankuru, il y a une province entière qui retient son souffle. L’opération désenclavement vient de commencer, sur la ligne de front. Le développement économique commence par l’ouverture des territoires.