
C’est une attaque au cœur du système. Depuis mardi matin, Kinshasa, une partie du Kongo Central et la ville de Bandundu vivent au rythme des délestages. La Société nationale d’électricité, SNEL SA, vient d’en donner la raison dans un communiqué alarmant: la ligne à très haute tension 400 kV Inga-Kimwenza, l’artère vitale qui relie les barrages d’Inga à la capitale, a été sabotée. Le constat technique est précis: le fil de garde a été sectionné sur plusieurs portées, entre plusieurs pylônes. Une formulation technique qui, pour les ingénieurs, ne laisse aucun doute. Il ne s’agit pas d’une rupture sous l’effet du vent ou de la vieillesse, mais d’une action humaine, méthodique, menée sur plusieurs points du tracé. Après investigations sur le terrain, la SNEL est formelle: des «actes de sabotage et de vol de câbles» ont été confirmés. Le mot sabotage, rarement employé par l’entreprise publique, marque la gravité de l’incident.
Une ligne vitale pour 17 millions de Kinois
Pour comprendre l’impact, il faut mesurer ce que représente Inga-Kimwenza. Construite à la fin des années 70 pour évacuer l’énergie d’Inga I et Inga II, cette ligne de près de 400 km transporte à elle seule plus de 70 % de l’électricité consommée à Kinshasa. Elle aboutit au poste de Kimwenza, aux portes de la capitale, véritable aiguillage qui redistribue la puissance vers Limete, Gombe, Mont-Ngafula et le reste de la ville. Sans elle, Kinshasa s’éteint. C’est ce qui se passe depuis mardi. La coupure du fil de garde entraîne automatiquement une mise en sécurité de la ligne et une chute de la puissance disponible. Les délestages tournants, de 6 à 12 heures selon les communes, ont repris.
Le fil de garde n’est pas un simple câble. Il a deux fonctions critiques: il protège la ligne contre la foudre, très fréquente dans le Kongo Central en saison des pluies, et il abrite la fibre optique OPGW qui transporte les données de téléconduite entre Inga et le dispatching national de Kinshasa. Le sectionner, c’est à la fois fragiliser physiquement la ligne et l’aveugler. Le faire «sur plusieurs portées», c’est-à-dire sur plusieurs intervalles entre pylônes, suppose du temps, de l’outillage –pinces hydrauliques, treuils– et une parfaite connaissance du tracé. Ce n’est pas l’œuvre d’un voleur de cuivre opportuniste. C’est, selon un ingénieur du transport sous couvert d’anonymat, «un travail d’équipe qui savait exactement où frapper».
Le DG Teddy Lwamba et ses équipes mobilisés
À la direction générale de la SNEL, la crise est prise très au sérieux. Nommé en 2025 pour redresser une entreprise au bord de l’implosion financière et technique, le Professeur Docteur Ingénieur Teddy Lwamba Muba a fait du rétablissement de la desserte de Kinshasa sa priorité. Dès l’alerte donnée par le poste de Kimwenza mardi à l’aube, les équipes de la Direction du Transport ont été dépêchées sur la ligne. La zone exacte du sabotage, que la SNEL ne dévoile pas pour des raisons de sécurité, se situerait entre les provinces du Kongo Central et de Kinshasa, dans une zone de brousse difficile d’accès. Sous son impulsion, une première manœuvre de secours a permis de limiter les dégâts: la remise en service des lignes Kwilu 1 et Kwilu 2.
Ces deux lignes plus anciennes, qui empruntent un tracé parallèle, permettent de rapatrier une partie de la production d’Inga vers Kinshasa. Elles ont été resynchronisées mardi en fin de matinée, apportant un soulagement partiel. «Les interventions se poursuivent afin de permettre la reprise de la pleine charge à Kinshasa, dans le secteur des Cataractes au Kongo Central, ainsi qu’à Bandundu», assure la SNEL. Concrètement, il faut désormais re-tirer plusieurs centaines de mètres de câble de garde, le re-tendre entre les pylônes à l’aide de tire-forts, refaire les ancrages et rétablir la liaison fibre. Une opération qui, en temps normal, prend 48 à 72 heures si la zone est sécurisée.
Un réseau à ciel ouvert, cible facile
Au-delà de la réparation, cet incident pose une nouvelle fois la question de la sécurisation des 1 700 km de lignes à haute tension du réseau Ouest. Un réseau à ciel ouvert, qui traverse forêts, savanes et villages sans aucune protection physique. Le vol de cornières de pylônes, de câbles de terre et de conducteurs est un fléau chronique. Le cuivre et l’aluminium se revendent à prix d’or sur le marché informel de Kinshasa et de Matadi. Chaque année, la SNEL déclare plusieurs dizaines de cas de vandalisme.
Mais le passage au sabotage ciblé inquiète. En 2023 et 2024, deux effondrements de pylônes sur le même corridor Inga-Kinshasa avaient déjà provoqué des black-out de près d’une semaine. À chaque fois, l’entreprise avait évoqué la main de l’homme. «Cette situation met en évidence la nécessité de renforcer la surveillance et la sécurisation des infrastructures électriques stratégiques, dont le bon fonctionnement demeure essentiel à la stabilité de la desserte électrique», souligne le communiqué de la SNEL. C’est un appel à peine voilé aux services de sécurité, à l’armée et aux communautés riveraines. Car sans surveillance technologique -drones, capteurs de vibration sur les pylônes, patrouilles- la ligne restera vulnérable. La SNEL n’a ni les moyens humains ni les moyens financiers pour garder chaque pylône.
Enquête ouverte
La SNEL annonce que «les investigations devront permettre d’établir les circonstances exactes ayant conduit à ces dommages et, le cas échéant, de déterminer les responsabilités». Aucune interpellation n’a été annoncée ce mardi soir. Le dossier devrait être transmis à la justice et aux services de renseignement. En attendant, les conséquences sont directes pour la population. À Kinshasa, la Regideso a annoncé des perturbations dans la distribution d’eau, ses stations de pompage étant tributaires de la SNEL. Les hôpitaux fonctionnent sur groupes électrogènes, dont le carburant coûte cher. Les PME de soudure, de menuiserie, de chambres froides sont à l’arrêt. C’est aussi un coup porté aux efforts affichés par le Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, qui a fait de l’amélioration de la desserte électrique l’un des axes de son second quinquennat. Le communiqué de la SNEL le mentionne d’ailleurs explicitement, comme pour souligner que la panne n’est pas seulement technique, mais politique.
À Kinshasa, chaque mégawatt compte. Et chaque mètre de câble volé entre Inga et Kimwenza rappelle que la capitale congolaise tient, littéralement, à un fil.







