
À Kalemie, lundi 2 mars, la Première ministre Judith Suminwa a remis sur la table un vieux dossier: les cantines scolaires publiques. Dans une cérémonie très médiatisée à l’école primaire Kifungo, la cheffe du gouvernement a lancé officiellement le Programme national des cantines scolaires, présenté comme l’autre grand pilier -après la gratuité- de la refondation de l’enseignement primaire en RD‑Congo. Entourée du vice‑Premier ministre du Plan, des ministres d’État à l’Éducation nationale et à l’Agriculture et du ministre de la Santé publique, Suminwa a voulu marquer les esprits.
L’événement, organisé en marge de la Journée africaine de l’alimentation scolaire, célébrée le 1er mars mais cette année décalée d’un jour, s’est tenu sous le thème ambitieux: «Garantir l’accès à des repas nutritifs, à l’eau potable et à l’hygiène: promouvoir la sécurité et la résilience dans chaque investissement dans les repas scolaires».
«La gratuité a ouvert les portes de l’école. Aujourd’hui, nous consolidons cette réforme car l’accès sans qualité ne suffit pas», a lancé la Première ministre, rappelant que la gratuité décidée par le Président Félix Tshisekedi en septembre 2019 a massivement rouvert les écoles.
Pour elle, l’alimentation scolaire n’est pas une mesure cosmétique: «un pays ne se transforme pas uniquement avec des infrastructures. Il se transforme avec des enfants en bonne santé, instruits et confiants». Le choix de Kalemie n’est pas anodin: loin de la capitale, le chef-lieu du Tanganyika devient point de départ d’un déploiement progressif voulu «depuis les territoires», selon Suminwa. Message clair: la politique nationale doit partir du terrain et non de Kinshasa.
Une stratégie claire jusqu’en 2030
La ministre d’État en charge de l’Éducation, Raïssa Malu, a présenté le programme comme une composante structurante de la Stratégie nationale de l’alimentation scolaire 2025‑2030. «Un enfant qui a faim, n’apprend pas. La malnutrition est un plafond de verre pour l’intelligence», a‑t‑elle martelé, affirmant que chaque franc investi «dans une assiette scolaire» est un investissement dans le capital humain.
La stratégie repose sur trois axes: souveraineté alimentaire -approvisionnement prioritairement local pour soutenir les producteurs et dynamiser l’économie rurale; protection sanitaire -normes nutritionnelles et d’hygiène strictes, en coordination avec le ministère de la Santé-; et pérennité -ambition d’offrir un repas quotidien à chaque élève du pays d’ici 2029 et préparation d’un cadre légal pour inscrire ce droit dans la durée.
PAM et AFD sur le terrain
Le Programme alimentaire mondial -PAM- était représenté par son nouveau directeur‑pays, David Stevenson, en mission officielle à Kalemie. Stevenson a replacé l’initiative dans un contexte humanitaire difficile, marqué par les conflits et les déplacements dans l’Est.
Aujourd’hui, dans le Tanganyika, le PAM apporte une aide alimentaire à près de 36.500 enfants répartis dans 78 écoles primaires et travaille «en coordination avec les autorités RD-congolaises» pour viser «un repas scolaire pour chaque enfant, chaque jour de classe». L’Agence française de développement -AFD- appuie aussi le programme à travers un financement direct de 4 millions d’euros destiné à renforcer la capacité de déploiement de l’État.
Histoire et ambition
Les cantines publiques existaient sous la colonisation mais se sont effondrées au milieu des années 1970, victime d’une crise économique et du désengagement de l’État. Elles ont quasiment disparu pendant les années 1980 et 1990, années de guerre et d’instabilité. En 2001, le PAM avait déjà mené des actions d’urgence ciblant environ 15.000 élèves; mais l’originalité du projet lancé à Kalemie tient à son inscription désormais dans une politique publique structurée, revendiquée et portée par l’État.
Au‑delà de la lutte contre la faim, le gouvernement veut faire des cantines un levier économique: prioriser les achats locaux doit créer «un cercle vertueux» où «chaque repas servi pourra soutenir un agriculteur, un entrepreneur, une famille», a souligné Suminwa en partageant symboliquement un repas avec les élèves de Kifungo. Le geste veut dire que l’alimentation scolaire est désormais pensée comme un instrument de justice sociale et de transformation structurelle -pas seulement comme une réponse humanitaire.
Le chantier reste colossal. Entre la promesse d’un déploiement national d’ici 2029, la préparation d’un cadre légal et la nécessité d’un financement durable, l’exécutif doit composer avec des contraintes budgétaires et une situation sécuritaire fragile. Pour l’instant, Kalemie donne le ton; il reste à traduire les promesses en cantines pleines et en assiettes nutritives dans toutes les provinces.
WIDAL

