
Ils s’appellent Fayulu, Katumbi, Kabund, Matata et Sesanga. Cinq destins qui se sont souvent opposés par moments, cinq potentiels rivaux pour 2028 qui, depuis Rome en Italie, tentent de se réinventer en gardiens du temple. Le temple, c’est la Constitution du 18 février 2006. Et leur challenge est immense: devenir le dernier pont entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila pour éviter l’implosion du pays.
Sursaut patriotique
L’initiative sonne comme un sursaut patriotique et une tentative de la dernière chance. Réunie en conclave à Rome du 25 au 27 octobre, la Coalition de l’article 64 -C64- a décidé de sortir du seul registre de la dénonciation pour abattre sa dernière carte: s’imposer comme le dernier pont encore debout entre l’ancien président de la République et l’actuel locataire du Palais de la Nation. La formule est consignée au point 13 de la déclaration finale, signée par les cinq figures qui ne s’étaient plus retrouvées physiquement depuis des mois.
Dans un «élan de dépassement patriotique, pour donner une ultime chance au pays de préserver son intégrité territoriale», écrit-elle, la C64 prend l’initiative de «rencontrer le Président Félix Tshisekedi d’une part, et le Président honoraire Joseph Kabila d’autre part, afin de trouver une issue congolaise à la crise». Le geste est, à l’analyse, à la mesure de la gravité décrite par la Coalition elle-même. En quinze points, le texte dresse le tableau d’un pays au bord de la rupture: d’un côté, la «poursuite du projet de changement de Constitution» à Kinshasa, matérialisée par l’adoption le 23 octobre de la loi sur le référendum; de l’autre, «la recrudescence des combats» et «le péril de la balkanisation» dans l’Est.
La proposition de médiation est habile et légitime. Elle vise le cœur du blocage. Depuis des mois, tous les processus de paix -Nairobi, Luanda, Washington, Doha- butent sur la même absence: le dialogue entre le pouvoir en place et celui qui l’a précédé, aujourd’hui accusé par Kinshasa de retourner les armes contre le pays avec le concours du Rwanda, alors que lui appelle à une révolution pour sauver le pays menacé par la «tyrannie». En se proposant comme navette, la C64 entend combler le vide actuellement laissé par les Églises -la CENCO et l’ECC- et par les facilitateurs africains, l’Angola et le Togo, dont la déclaration salue pourtant le rôle. Mais que peut cette coalition d’opposants non armés, elle-même fragilisée, divisée, parfois exilée? «C’est là que Rome prend son sens. Le choix de l’Italie, loin des pressions de Kinshasa, de Goma ou de Bruxelles, n’est pas à négliger. Il permet à Fayulu, Katumbi et aux autres de se présenter non plus comme des rivaux pour 2028, mais comme les gardiens de la Constitution», explique un acteur de la société civile. L’article 64, qui autorise tout Congolais à «faire échec» à un pouvoir qui s’exerce en violation de la Constitution, est leur seul ciment, croit-il.
Ce ciment, les ténors de la C64 l’appliquent avec une symétrie rigoureuse. Au point 4, la C64 condamne «le projet de coup d’État constitutionnel» visant à maintenir le pouvoir au-delà des limites, et «avec la même fermeté le recours aux armes pour conquérir le pouvoir». C’est un double non: non au troisième mandat, non à la prise de pouvoir par la force. Le rappel est adressé à Tshisekedi comme au Front pour la Restauration de la Nation -FRN- de Kabila.
Le pari entre le marteau et l’enclume
C’est sur le terrain de la paix que la déclaration est la plus détaillée, et la plus exigeante envers la communauté internationale. La C64 ne se contente plus d’appeler au dialogue. Elle en fixe les conditions. Le processus de Doha, dit-elle au point 7, «doit être coordonné et produire des résultats vérifiables: respect du cessez-le-feu, contrôle crédible de son application, protection des civils et accès humanitaire». Elle exige «l’application de la résolution 2773, qui recommande notamment le retrait des troupes étrangères» -une référence claire au Rwanda. Plus surprenant, le point 8 apporte une garantie aux partenaires occidentaux: les engagements stratégiques issus de l’Accord de Washington, qui lie minerais critiques et sécurité, «seront préservés et bénéfiques aux États-Unis et à la RDC», mais «au prix de la stabilité, du bon climat des affaires et de la lutte contre la corruption par des dirigeants légitimement élus». Autrement dit: la C64 rassure Washington sur la continuité des contrats, tout en conditionnant cette continuité au respect de l’article 220, qui verrouille le nombre de mandats.
Reste le chapitre des libertés publiques, le plus sombre. Au point 11, la coalition exige «la cessation des arrestations arbitraires, des intimidations», «le retour des exilés», la fin des «procès politiquement motivés» et la libération des détenus d’opinion. Elle va plus loin en rappelant l’article 190 de la Constitution interdisant les milices privées et en exigeant «en particulier la dissolution de la milice du parti au pouvoir Forces du progrès». Au point 12, elle réclame des enquêtes internationales sur les violences des manifestations du 12 juin et du 15 septembre 2026, ainsi que sur l’assassinat de Manassé Lomboto, et exige la libération immédiate de Marley Vuvu, Prince Epenge et Stéphane Shiso. On le voit: la médiation Tshisekedi-Kabila proposée à Rome n’est pas une poignée de main. C’est un paquet. La C64 pose ses préalables: pas d’issue militaire, pas de changement de Constitution, un dialogue «sans exclusive» dont l’objet et la facilitation doivent être «concertés».
Félix Tshisekedi acceptera-t-il de recevoir ceux qui le traitent de putschiste constitutionnel? Joseph Kabila acceptera-t-il de parler à ceux qui ont dénoncé sa propre tentative de maintien en 2018? Rien n’est moins sûr. Et c’est là que le pari devient périlleux. D’un côté, l’Union sacrée, forte de sa majorité parlementxaire qui vient d’adopter la loi sur le référendum, pourrait voir dans cette initiative romaine une manœuvre dilatoire pour empêcher la «refondation» voulue par le chef de l’État. De l’autre, le FRN et ses alliés armés pourraient y voir une tentative de les désarmer politiquement sans répondre à leur exigence première.
Prise en étau entre le marteau de l’Union sacrée et l’enclume du FRN, la C64 joue gros. Mais en tentant le tout pour le tout depuis Rome au nom de l’intégrité territoriale, elle réussit au moins ceci: se replacer au centre du jeu comme l’unique force qui parle encore à Kinshasa, à l’Est et aux chancelleries. Dans un pays où tous les ponts sautent, vouloir être le dernier est déjà un acte de résistance.




