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RDC : Kadima signe un chaos électoral

«Des élections parmi les moins organisées au monde». La prédiction du journal britannique «The Economist», faite le 18 décembre dernier, semble euphémique pour qualifier les élections générales du mercredi 20 décembre en RD-Congo, où près de 44 millions d’électeurs étaient appelés à élire les nouveaux Président, députés et conseillers municipaux. Avec de bureaux de vote ouverts après 15 heures dans certains endroits de la ville de Kinshasa et dans le pays profond, Denis Kadima, président de la Commission électorale nationale indépendante -CENI-, a décidé, dans un premier temps de prolonger le vote jusqu’au jeudi 21 décembre. Insuffisant toujours pour réussir le pari de faire voter toute la République.

Boulets rouges sur la CENI

Jusqu’à la fin de ce deuxième jour de vote, certains coins du pays attendaient toujours leur tour. Dans le territoire de Bongandanga, province de la Mongala, les élections n’avaient toujours pas eu lieu, faute de kits électoraux. Selon des proches des certains candidats de cette circonscription électorale, les machines en provenance de Lisala, qui devraient préalablement être réinitialisées, tardaient encore à arriver à Bongandanga. Aux dernières nouvelles, les électeurs de ce coin du pays, mais aussi ceux de Fizi dans le Sud-Kivu, devraient finalement aller aux urnes le vendredi 22 décembre, au troisième jour d’un scrutin exceptionnel. Une première!

Même à Kinshasa, les opérations sont encore loin d’être clôturées. Dans la commune de Ngaba, circonscription électorale de Mont-Amba, les électeurs du Centre de vote situé dans le Complexe scolaire Nzey ont continué à voter jusqu’à tard dans la nuit du jeudi 21 décembre, pourtant deuxième jour scrutin. Même constat à Kisenso, Kintambo et Lemba, notamment au quartier Righini où l’on a signalé la présence suspecte d’un éminent membre du gouvernement Sama.

Dans la circonscription électorale d’Aketi dans la province du Bas-Uélé, il a fallu attendre jeudi pour voir les 170 bureaux de vote du territoire recevoir finalement les électeurs après un mercredi sans vote. À Idiofa, le chef du groupement Impim et ses sujets ont circulé avec urnes et bulletins de vote à la recherche des agents électoraux qui avaient déjà plié bagages. Des images documentées qui en disent long sur le chaos.

Sur X, l’historien Benjamin Babunga a tiré à boulets rouges sur la CENI pour avoir été «dans l’impossibilité matérielle d’enregistrer les électeurs censés revenir demain». Selon la Loi électorale, le jour du vote est fixé un dimanche ou un jour férié. De quoi pousser l’historien à conclure que le calendrier de Kadima était en lui-même une «violation flagrante de la loi électorale». Pour lui, le gouvernement s’est également rendu «complice» et «coupable» de cette forfaiture «en improvisant un jour férié pour couvrir les manœuvres de la CENI». Comme un devin, l’historien Babunga avait déjà prédit que les élections allaient se tenir «aussi le vendredi 22 décembre».

Chaos électoral! C’est aussi l’avis de Martin Fayulu, candidat à la présidentielle, qui n’a pas caché sa colère après avoir constaté que plusieurs bureaux n’avaient pas ouvert à l’heure prévue. Entre incidents, fraudes et irrégularités, les opérations de vote ont été parsemées d’embûches au point, peut-être, d’entamer l’intégrité même du scrutin. Ce que craint, à juste titre, la Mission d’observation électorale des églises catholique et protestante -MOE CENCO ECC- qui, dans une communication jeudi à Kinshasa, a promis de «poursuivre l’analyse les rapports des incidents pour évaluer leur impact sur l’intégrité des scrutin».

Des incidents dans trois bureaux de vote sur quatre

Ces irrégularités, les observateurs catholiques et protestants les ont répertoriées en cascade. Mercredi et jeudi, la MOE CENCO-ECC a évoqué une «catastrophe électorale» dans ses updates avec plus de 30% de bureaux de vote qui n’ont pas ouvert à l’heure alors que près de la moitié de bureaux a connu un dysfonctionnement des Dispositifs électroniques de vote -DEV. Dans 7 bureaux sur 10, les Églises catholique et protestante ont noté les interruptions des opérations de vote suite à des incidents. Achat de votes ou corruption, non-respect de périmètre de sécurité, témoins interdits d’accès, campagne le jour du scrutin, bourrages d’urnes… Autant d’irrégularités constatées et déplorées par les quelque 25.000 observateurs de la MOE CENCO-ECC.

Au Nord-Kivu, dans le territoire de Lubero, les électeurs d’un centre de vote à Kanyabayonga ont voté sans listes. «La crainte est d’avoir un nombre élevé de votants par rapport au nombre attendu», a fustigé un agent de la CENI. A Bandundu, un candidat UDPS a été surpris avec des effets électoraux, notamment des bulletins déjà remplis et cochés.

Pour plusieurs observateurs interrogés, les scrutins ont tourné à une «dérision». «Une parodie électorale», selon un membre de Regard citoyen. Partout, la pagaille a battu son plein avec des soupçons de fraude et des incidents. Dès l’heure de l’ouverture des bureaux à 6 heures, les premiers échos faisaient état de plusieurs bureaux restés fermés suite au manque de matériels électoraux. Dans la commune de Ngiri-Ngiri à Kinshasa, un centre de vote a dû attendre 12 heures pour débuter les opérations de vote. Pour cause, le manque d’urnes et isoloirs. Sur place, les reporters d’AfricaNews ont rencontré un observateur de l’OSPC qui a déploré cette situation.

«Nous sommes là depuis 6 heures, ce n’est qu’à 8 heures que les machines à voter sont arrivées à bord d’un taxi kecth. On ne sait pas d’où provenaient ces machines et les convoyeurs ne portaient aucun signe distinctif de la CENI. Ils n’avaient ni isoloirs, ni urnes. Ils sont allés en chercher», a-t-il relaté.

Comme ici, dans plusieurs autres centres de vote, les machines à voter sont arrivées sur des motos sous un air de moquerie des électeurs, partagés entre étonnement et énervement. Dans les campagnes, c’est sur les épaules ou à dos d’hommes que les matériels ont été transportés dans les différents centres, du moins pour certains. Des scènes satiriques ayant alimenté les réseaux sociaux. Dans d’autres centres, notamment dans le Sankuru et dans la commune de Kisenso à Kinshasa, les électeurs n’ont pu supporter ce «théâtre» et ont vandalisé des kits. Toujours à Kinshasa, dans une scène filmée, la candidate députée Kiakuba a dénoncé la fraude organisée dans un bureau de vote en sa défaveur mais au profit de Serge Kayembe, nommément cité, pour un siège dans la circonscription de Lukunga.

Selon la MOE CENCO-ECC, les scrutins ne se sont bien déroulés que dans 25,9% de bureaux, soit un bureau sur quatre. Elle a notamment déploré des bureaux de vote installés «dans les endroits interdits par la loi électorale», notamment dans les académies ou écoles militaires, les quartiers généraux des partis et regroupements politiques ou encore dans des lieux de culte. «Après les Jeux de la Francophonie avec Isidore Kwandja, l’Union sacrée réussit l’organisation de la première édition des Jeux électoraux avec Denis Kadima», s’est ainsi exclamé un journaliste.

Le FCC désigne le vrai responsable du chaos

Dans un communiqué publié mercredi soir, le gouvernement a préféré saluer «les efforts de la CENI» pour des élections qui se sont déroulées «globalement bien». Tout le contraste du communiqué du Front commun pour le Congo, plateforme de l’ancien président Joseph Kabila, qui a déploré une «parodie d’élections, destinée à conférer un semblant de crédibilité à des faux résultats préétablis». Le clan Kabila, qui a exprimé ses «craintes maintes fois», a surtout constaté un «naufrage du processus électoral», jetant ainsi «l’opprobre et une honte sans nom» sur la RD-Congo. Dans ce document signé Raymond Tshibanda, le FCC «tient le président de la République, qui est constitutionnellement garant du bon fonctionnement des institutions, pour seul responsable de ce chaos électoral, voulu et organisé par lui et ses obligés de la CENI».

Devant ce tableau, des voix s’élèvent pour réclamer la tenue de nouveaux scrutins, avec en tête un quinté de candidats à la présidentielle qui, en plus, ont appelé à une nouvelle composition de la CENI après l’échec de l’équipe Kadima, véritable architecte du chaos électoral.

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