
Alors que la République Démocratique du Congo débat de sa Constitution et d’un nouveau dialogue national, l’institut Les Points appelle à sortir des slogans pour aller mesurer, sur le terrain, ce que pensent vraiment les Congolais. Il les écoute depuis les élections de 2006. Depuis 20 ans. Frédéric Panda, anthropologue, chercheur et spécialiste des études d’opinion, Directeur Général de l’Institut de Sondage Les Points, a traversé vingt ans de vie publique congolaise le carnet d’enquêtes à la main: politique, gouvernance, provinces, médias, et aujourd’hui numérique et intelligence artificielle. Son constat, à l’heure où chacun prétend parler au nom du peuple, est sans détour: on ne sait pas ce que pensent les Congolais si on ne va pas le leur demander. «Un sondage permet de donner une voix mesurable aux citoyens. Il ne remplace ni les élections ni les institutions. Il constitue une photographie de l’opinion à un moment donné», rappelle-t-il dans une interview à AfricaNews.
Ne pas s’arrêter au «pour ou contre».
Pour Frédéric Panda, les sondages peuvent contribuer à apaiser le débat actuel, «à condition qu’ils soient réalisés de manière indépendante, transparente et scientifique». La question n’est pas de demander si les Congolais sont «pour ou contre» une réforme constitutionnelle. Il faut aller plus loin: mesurer leur perception du fonctionnement des institutions, leurs attentes et leurs préoccupations, leur position sur le dialogue national, leur confiance envers les différents acteurs et les garanties qu’ils exigent pour tout processus de réforme. «Au lieu de se contenter d’affirmations comme ’le peuple veut ceci’, il faut aller sur le terrain», insiste-t-il. Dans les quartiers, les provinces, les milieux professionnels, les universités. Son interpellation aux responsables politiques est claire: «Écoutez davantage la population et ne craignez pas de connaître réellement ce qu’elle pense. Dans une démocratie, le peuple ne doit pas seulement être sollicité au moment des élections».
«Ne dialoguez pas uniquement entre vous, dialoguez également avec la population. Car une décision politique qui ignore durablement l’opinion des citoyens finit toujours par créer de la frustration et de la méfiance».
Le chiffre au service de la vérité
Le sondeur met aussi en garde contre l’autre dérive: celle des chiffres fabriqués. «Un sondage ne doit jamais être utilisé pour fabriquer une opinion ou pour légitimer artificiellement une décision politique. Les chiffres doivent rester au service de la vérité et non de la politique». À l’ère des réseaux sociaux, devenus «incontournables» mais qui ne représentent pas à eux seuls la population, le métier est plus exigeant que jamais. «Avec les réseaux sociaux, une information peut atteindre une grande partie de la population en quelques heures. Il faut pouvoir distinguer une tendance réelle d’un phénomène viral». D’où son alerte finale: le plus grand danger aujourd’hui, c’est «la perte de confiance. Lorsqu’un sondage est publié sans méthodologie claire, lorsqu’on manipule les chiffres, on porte atteinte à toute la profession».
Sa définition tient en une ligne, et résume deux décennies de terrain: «Le sondage est un outil qui permet à la démocratie d’écouter avant de décider. Un pays qui veut comprendre son peuple doit commencer par l’écouter». Interview.
Monsieur Frédéric Panda, vous êtes actif dans les études d’opinion depuis les années 2000. Quel regard portez-vous sur près de vingt ans de recherche sur la société congolaise?
Depuis les premières enquêtes liées aux élections de 2006, notre travail consiste à écouter la population, à mesurer ses perceptions et à comprendre les transformations de la société congolaise. Nous avons réparti nos recherches sur les questions politiques, la gouvernance, les provinces, les médias et aujourd’hui le numérique et l’intelligence artificielle.
Quelle est, selon vous, la véritable utilité d’un sondage dans une démocratie?
Un sondage permet de donner une voix mesurable aux citoyens. Il ne remplace ni les élections ni les institutions. Il constitue une photographie de l’opinion à un moment donné et permet aux décideurs de mieux comprendre les attentes de la population.
La République Démocratique du Congo vit aujourd’hui une période marquée par le débat sur la Constitution et les appels au dialogue entre Congolais. Les sondages peuvent-ils contribuer à apaiser ce débat?
Oui, à condition qu’ils soient réalisés de manière indépendante, transparente et scientifique. Au lieu de se contenter d’affirmations comme «le peuple veut ceci» ou «les Congolais refusent cela», il faut aller sur le terrain et demander directement aux citoyens ce qu’ils pensent, pourquoi ils le pensent et quelles sont leurs attentes.
Que faudrait-il alors mesurer dans le cadre du débat actuel?
Il ne faut pas simplement demander aux Congolais s’ils sont «pour» ou «contre» une réforme constitutionnelle. Il faut également mesurer leur perception du fonctionnement des institutions, leurs attentes, leurs préoccupations, leur position sur le dialogue national, leur confiance envers les différents acteurs et les garanties qu’ils souhaitent pour tout processus de réforme.
Quel message adressez-vous aux responsables politiques?
Mon message aux responsables politiques est simple: écoutez davantage la population et ne craignez pas de connaître réellement ce qu’elle pense. Dans une démocratie, le peuple ne doit pas seulement être sollicité au moment des élections. Il doit être régulièrement consulté sur les grandes questions qui engagent son avenir. Le pays traverse aujourd’hui une période particulièrement sensible, avec des débats importants sur l’avenir institutionnel du pays, la Constitution, le dialogue entre Congolais, la sécurité, l’économie et la gouvernance. Dans un tel contexte, il est dangereux de considérer que chacun peut parler au nom du peuple sans prendre réellement le temps de mesurer ce que celui-ci pense.
Le sondage peut justement permettre de sortir des impressions, des slogans et des rapports de force médiatiques. Il permet d’aller vers le citoyen, dans les quartiers, les provinces, les milieux professionnels, les universités et les différentes catégories sociales, pour lui demander directement quelles sont ses préoccupations, ses attentes et ses inquiétudes.Mais j’insiste sur un point: un sondage ne doit jamais être utilisé pour fabriquer une opinion ou pour légitimer artificiellement une décision politique. Il doit permettre aux décideurs de mieux comprendre la société avant de prendre des décisions.
Je dirais donc aux responsables politiques: ne dialoguez pas uniquement entre vous, dialoguez également avec la population à travers des mécanismes sérieux de consultation et d’écoute. Car une décision politique qui ignore durablement l’opinion des citoyens finit toujours par créer de la frustration et de la méfiance. Le dialogue national, s’il doit être utile au pays, doit être un dialogue qui écoute les différentes composantes de la société, mais aussi un dialogue qui s’appuie sur des données et sur une connaissance réelle des préoccupations des Congolais.
Après toutes ces années, quelle est votre conviction fondamentale ?
Après près de deux décennies consacrées aux études d’opinion et à l’observation de la société congolaise, ma conviction fondamentale est que l’opinion publique est beaucoup plus complexe que les discours politiques, les réseaux sociaux ou les apparences médiatiques. J’ai appris qu’il ne faut jamais prétendre savoir ce que pense la population sans avoir pris le temps de l’interroger. Un meeting, une manifestation, une tendance sur les réseaux sociaux ou les déclarations de quelques leaders ne suffisent pas pour dire: «voilà ce que pense le peuple». La société congolaise est diverse. Elle est composée de générations différentes, de catégories sociales différentes, de sensibilités politiques différentes et de réalités provinciales différentes. Cette diversité doit être prise en compte lorsqu’on veut comprendre l’opinion publique. Ma deuxième conviction est que les chiffres doivent rester au service de la vérité et non de la politique. Le chercheur ou le sondeur doit accepter que les résultats d’une enquête puissent parfois surprendre, déranger ou même contredire ses propres convictions. Notre rôle n’est pas de produire le résultat que quelqu’un souhaite obtenir; notre rôle est de rechercher et de restituer fidèlement ce que le terrain nous enseigne.
Enfin, je suis convaincu que la République Démocratique du Congo a besoin de développer davantage une culture de la donnée, de la recherche et de l’écoute citoyenne. Nous ne pouvons pas construire durablement des politiques publiques sur les seules impressions ou sur les déclarations politiques. Nous avons besoin de données fiables pour comprendre notre société, identifier ses problèmes, mesurer les attentes et évaluer les résultats des politiques mises en œuvre. C’est pourquoi, après toutes ces années, je reste convaincu d’une chose: un pays qui veut comprendre son peuple doit commencer par l’écouter. Et c’est finalement là que se trouve, à mes yeux, la véritable vocation du sondage: donner une voix mesurable à la société et permettre à la démocratie d’écouter avant de décider.
Les réseaux sociaux sont pourtant devenus très puissants dans la formation de l’opinion. Comment les intégrer dans l’analyse ?
Les réseaux sociaux sont devenus incontournables. Ils permettent de suivre les tendances, les débats et les réactions immédiates. Mais ils ne constituent pas, à eux seuls, un échantillon représentatif de la population.
Les personnes qui s’expriment le plus sur Internet ne représentent pas nécessairement l’ensemble des Congolais. Il faut donc croiser les données numériques avec les enquêtes de terrain, les entretiens qualitatifs et les autres méthodes de recherche.
Après plus de vingt ans, qu’est-ce qui a le plus changé dans l’opinion publique congolaise?
La vitesse à laquelle l’opinion se forme et se transforme. Avec les réseaux sociaux, une information peut aujourd’hui atteindre une grande partie de la population en quelques heures. Cela rend le travail du chercheur encore plus important. Il faut pouvoir distinguer une tendance réelle d’un phénomène viral ou d’une mobilisation limitée à une communauté numérique.
Quel est alors le principal danger pour les sondages aujourd’hui ?
C’est la perte de confiance. Lorsqu’un sondage est publié sans méthodologie claire, lorsqu’on manipule les chiffres ou lorsqu’on présente comme une vérité absolue ce qui n’est qu’une photographie de l’opinion, on porte atteinte à toute la profession. C’est pourquoi la transparence, la rigueur scientifique et la responsabilité doivent rester au cœur de notre métier.
En une phrase, comment définiriez-vous finalement le rôle du sondage dans une démocratie comme la RDC?
Le sondage est un outil qui permet à la démocratie d’écouter avant de décider. Il ne décide pas à la place du peuple et ne remplace pas les institutions. Il donne simplement aux citoyens la possibilité d’être entendus et aux décideurs la possibilité de mieux comprendre la société qu’ils ont la responsabilité de servir.
Monsieur Frédéric Panda, nous vous remercions.
C’est moi qui vous remercie.


