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Moïse Katumbi sur Jeune Afrique : « Félix Tshisekedi, c’est le candidat le plus faible aujourd’hui »

Étrillant le bilan du président sortant, l’ancien gouverneur du Katanga, candidat à la présidentielle du 20 décembre, insiste sur le respect du calendrier électoral. Et nie avoir possédé un passeport zambien, ainsi que le lui reprochent ses adversaires. Le 13 décembre, à sept jours du scrutin, Moïse Katumbi et Félix Tshisekedi ont failli se croiser. D’une certaine manière, rendez-vous était pris : après avoir sillonné le pays chacun de leur côté, ils devaient se croiser à Kananga, en terre kasaïenne. Mais la rencontre n’a finalement pas eu lieu. Après les heurts qui ont éclaté en marge de son meeting à Muanda (Kongo-Central), le 12 décembre, Moïse Katumbi a temporairement suspendu sa campagne. L’affrontement final avec Félix Tshisekedi aura donc lieu le 20 décembre, jour du vote, si tant est que le calendrier électoral soit respecté. L’homme d’affaires, qui a gouverné la riche province du Katanga entre 2007 et 2015, est l’un des poids lourds de la politique congolaise. Son entourage n’hésite pas à le présenter comme le principal challenger du chef de l’État sortant, au risque de froisser ses camarades de l’opposition, à commencer par Martin Fayulu et Denis Mukwege. De fait, la tension entre les deux hommes n’a cessé de monter pendant toute la campagne. Alliés entre 2021 et 2022 au sein de l’Union sacrée (la coalition au pouvoir), ils sont aujourd’hui farouchement opposés, bien décidés à priver l’autre de la victoire au soir du 20 décembre. Du bilan du chef de l’État à la polémique sur sa nationalité en passant par la contestation du processus électoral, Moïse Katumbi s’est confié à Jeune Afrique, le 15 décembre.

Jeune Afrique : Le gouvernement a demandé l’aide de la Monusco, la mission de l’ONU pour la stabilisation du pays, mais la Commission électorale nationale indépendante (CENI) maintient que les élections auront bien lieu le 20 décembre. Y croyez-vous ?

Moïse Katumbi : Le gouvernement est irresponsable. Ce n’est pas à la veille des élections que l’on demande des avions et que l’on se met à chercher des moyens logistiques pour un tel scrutin. Si les autorités savaient planifier, nous n’en serions pas là. Cela aurait dû être anticipé dès la mise en place du bureau de la Ceni. Et malgré cela, elle affirme qu’elle sera prête pour la date prévue? Ces élections s’annoncent chaotiques et bâclées.

Seriez-vous prêt à accepter un léger report du scrutin, si cela devait permettre l’ouverture de tous les bureaux de vote ?

Nous n’avons pas besoin d’un report. Quand nous avons manifesté nos inquiétudes, certains ont sous-entendu que cela signifiait que nous, au sein de l’opposition, nous n’étions pas prêts. Alors non, nous n’accepterons pas que l’on déplace la date des élections. Il faut non seulement que ces élections se tiennent dans les temps, mais aussi qu’elles soient transparentes. S’il n’y a pas de vraies élections, les premiers responsables seront le gouvernement et la CENI, qui ont fait preuve d’ignorance et se complaisent dans l’autosatisfaction. Nous n’avons jamais vu des élections s’organiser dans de telles conditions alors que le processus a coûté plus d’un milliard de dollars.

Le pouvoir vous reproche une forme de complaisance vis-à-vis du Rwanda. Vous dénoncez en retour la gestion actuelle du gouvernement de la crise dans l’Est. Que feriez-vous différemment ?

Je ne suis pas un homme qui pleure. Un président ne pleure pas, il agit et trouve des solutions. Si quelqu’un m’attaque, je l’attaque à mon tour. Nous avons une très bonne armée mais les militaires sont démotivés parce qu’ils sont mal rémunérés. L’argent que l’on dépense aujourd’hui pour des mercenaires pourrait nous permettre de mieux payer nos soldats. Nous consacrons un milliard de dollars à la défense de notre patrie et nous n’arrivons pas à battre les rebelles du M23 ? Moi, je vais m’installer à Goma [chef-lieu du Nord-Kivu] ! Il faut être sur place pour faire le suivi. C’était l’une des nombreuses promesses du président, il ne l’a pas tenue.

Faut-il négocier avec le M23 ?

Il n’y aura pas de discussions avec le M23. On peut gagner la guerre sans discuter.

Mais c’est une promesse que tout le monde fait…

Mais moi, j’agis.

Le pouvoir vous reproche de ne pas dénoncer le Rwanda, que lui répondez-vous ?

Depuis combien de temps dénonce-t-on le Rwanda et les autres pays impliqués dans ce conflit ? Est-ce que cela a apporté une solution? C’est Félix Tshisekedi qui a amené le M23 à Kinshasa, ils y sont restés pendant quatorze mois. Et qui a amené le président Paul Kagame à Kinshasa au début de son mandat ?C’est aussi le président Tshisekedi. Il ne faut pas prendre les Congolais pour des idiots et, une fois que la guerre éclate, condamner ces gens-là.

Vous l’avez pourtant rejoint en 2021 pour former l’Union sacrée. Ne portez-vous pas une responsabilité dans le bilan que vous dénoncez ?

J’avais présenté un cahier des charges qu’ils ont refusé et j’ai décliné le poste de Premier ministre. Le responsable du bilan, c’est avant tout le président de la République. Je suis allé aider un pays, je n’étais pas demandeur d’un poste.

Regrettez-vous d’avoir fait ce choix

Non, je voulais aider, mais pas aider des gens qui sont dans la distraction et la jouissance.

Lui reconnaissez-vous néanmoins des réussites ?

Dans les discours, peut-être. Mais dans la pratique non. La réussite de la gratuité de l’enseignement qu’il met en avant, c’est de la poudre aux yeux.

En retour, le président Tshisekedi conteste votre bilan de gouverneur du Katanga. Vous avez, selon lui, mis la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC) en faillite…

C’est la preuve qu’il ne connaît pas ce pays. La SNCC est tombée en faillite en 1984. J’avais 20 ans à l’époque. À cet âge-là, j’ai donc coulé cette société ? S’il m’attaque ainsi, c’est parce qu’il n’a pas de bilan.

Vous avez dit, comme d’autres, vouloir réduire le train de vie de l’État, mais quel type de mesures concrètes envisagez-vous?

On ne peut plus avoir des députés qui touchent plus de 20 000 dollars par mois. Ils seront payés 3 000 dollars. Je vais aussi limiter le train de vie de la présidence, qui se chiffre en centaine de millions de dollars aujourd’hui. Le gouvernement n’aura besoin, au maximum, que de vingt ministres et cinq vice-ministres.

Vous vous êtes impliqués dans les négociations de l’opposition qui ont eu lieu à Pretoria, en Afrique du Sud. Certains, comme Denis Mukwege ou Martin Fayulu, n’ont néanmoins pas souhaité rallier votre candidature. Est-ce un échec ?

Ce n’est pas un échec. Lorsque nous étions à Genève, avant les élections de 2018, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe avaient aussi quitté le processus [de désignation d’un candidat commun]. Mais qui a gagné ces élections ? C’est Martin Fayulu ! Le candidat le plus faible aujourd’hui, c’est Félix Tshisekedi. Son bilan est chaotique.

Que répondez-vous à ceux qui vous ont accusé de vouloir vous imposer comme le candidat commun de l’opposition ?

C’est faux, il y avait des critères pour le choix du candidat. Mais je ne vais pas rentrer dans ce débat-là, je n’ai jamais voulu m’imposer. Regardez les images : quelqu’un rassemble-t-il plus de monde que moi ?

Reste une polémique récurrente vous concernant, celle des passeports étrangers qui vous sont attribués. Plusieurs sources vous accusent aujourd’hui d’avoir utilisé un passeport zambien. Cela ne nuit-il pas à votre candidature ?

Tout cela est fait pour distraire la population. J’ai été gouverneur, puis j’ai été en exil, et ils m’accusent d’avoir demandé un visa en 2018 avec un passeport zambien, ce qui est faux. Sur mon passeport congolais, j’ai plusieurs visas pour la Grande-Bretagne entre de 2015 et 2020. C’est un faux dossier qu’ils ont monté pour éviter de parler de leur bilan. Je n’ai jamais eu ce passeport-là. Et parce que j’étais au courant de ce qu’ils préparaient, j’ai demandé à mes avocats d’écrire au ministère de l’Intérieur zambien. Sa réponse est très claire.

    Mais comment expliquer les documents officiels qui circulent et qui semblent attester de l’existenced’un passeport zambien ?

    Ils m’accusent d’être parti aux États-Unis avec un tel passeport. De 2003 jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours pris mes visas pour les États-Unis à Lusaka. Le lieu de provenance du visa se trouve en Zambie, mais cela ne veut pas dire que le titre de voyage en lui-même a été délivré à Lusaka. La lettre du ministre zambien qui l’affirme engage tout le gouvernement de ce pays. Je suis allé devant la Cour constitutionnelle avec ces preuves et j’ai eu gain de cause.

    Vous engagez-vous à accepter les résultats même s’il ne vous donnent pas vainqueur ?

    S’il y a de la transparence, que les résultats ont été affichés bureau de vote par bureau de vote, que les Églises, la société civile ont suivi le processus, alors oui, j’accepterai les résultats et je m’inclinerai. Mais sans transparence, je ne les accepterai pas.

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