Dossier à la UneEcofinNation

La SNEL pare l’urgence avec 135 MW flottants pour Kinshasa

On le donne en pâture sur les réseaux, on l’accuse de laisser Kinshasa dans le noir. Lui répond par les effets de la nature, les turbines qu’on protège et un bateau qui arrive. Le temps court du délestage et le temps long des barrages: Teddy Lwamba Muba a choisi le pragmatisme: une solution palliative. Dans les réseaux sociaux, la campagne de sape est continue. Dans les avenues plongées dans le noir, le réquisitoire est le même: abonnés et fraudeurs confondus accusent la SNEL de laisser Kinshasa à sec.Le 1er octobre, au briefing de presse du gouvernement, son directeur général a choisi de ne pas répondre par la polémique, mais par la technique et les chiffres.

Présentant l’état des lieux, Teddy Lwamba Muba a rappelé que la SNEL dispose d’une capacité installée d’environ 2 800 MW. Mais la puissance réellement disponible se situe aujourd’hui entre 1 900 et 2 000 MW, en raison de l’indisponibilité de certains équipements. Il replace la crise dans son histoire. Après la mise en service d’Inga 2 en 1982, la production couvrait largement les besoins nationaux. La libéralisation du secteur minier, à partir de la fin des années 1990, a tout changé. L’arrivée de nouveaux opérateurs industriels a fait exploser la demande. La République Démocratique du Congo a dû importer et renforcer les interconnexions. Aujourd’hui, près de 375 MW viennent de Zambie. Le plafond est atteint. «Cette capacité d’importation ayant atteint ses limites», la priorité, dit-il, est de renforcer la production nationale.

Kinshasa face à un déficit de puissance

La situation est particulièrement sensible à Kinshasa, où la demande en période de pointe est estimée à 620 MW, avec des pointes à 700 MW. Pour faire face à l’insuffisance de l’offre, la SNEL recourt au délestage, un système de rotation permettant de répartir l’énergie disponible. Des efforts ont pourtant été réalisés sur le réseau. Des nouveaux transformateurs et disjoncteurs ont été achetés, le réseau est en cours de rénovation.

Des travaux sur le poste de Makala ont permis d’augmenter d’environ 140 MW la capacité d’injection dans la capitale. Mais améliorer le tuyau ne sert à rien s’il n’y a pas assez d’eau dedans. Entre le 11 juin et le 15 juillet, la SNEL a injecté jusqu’à 700 MW à Kinshasa. Puis le groupe G25 est sorti du réseau pour contrôle technique. Résultat: la puissance injectée est retombée entre 390 et 450 MW. D’où les rotations qui durent plusieurs heures par jour. Des machines sont à l’arrêt. Mais c’est un choix pragmatique, martèle Lwamba. Face à «une baisse drastique du niveau d’eau» qui frappe Inga, Zongo et Sanga, faire tourner les turbines à vide, c’est les condamner. Alors on les met à l’arrêt. Pour les préserver. La première année de son mandat, ses équipes ont retapé 4 turbines sur 7 à Inga. Un effort réel, mais mis à mal momentanément par l’étiage.

Et c’est le mot clé: momentanément. Les pluies reviennent. Le niveau d’eau va remonter, les turbines vont reprendre. La SNEL n’a pas cassé, elle protège son outil. Reste une évidence que rappellent les experts: construire une nouvelle centrale hydroélectrique prend entre 4 et 5 ans. Kinshasa, 17 millions d’habitants, ne peut pas attendre le temps long à chaque saison sèche.

Le pari inédit du bateau-centrale

Il faut des solutions palliatives. Immédiatement. Celle annoncée le 1er octobre est inédite en République Démocratique du Congo: un bateau-centrale. La SNEL a conclu un accord avec le turc Karadeniz Powership, leader mondial des centrales flottantes avec 25 navires et 4 100 MW opérés dans 11 pays. Le navire: le Karadeniz Powership Mehmet Bey, IMO 9232785. Ce n’est pas un prototype. C’est un vétéran: construit en 2002 à Gdynia, en Pologne, long de 178 mètres, ex-roulier Transwood converti, il exploite depuis mars 2018 à Nacala, au Mozambique, où il fournit 125 MW à la compagnie nationale EDM, soit 10% de l’électricité du pays. Capacité pour la République Démocratique du Congo: 135 MW. Il sera amarré à Matadi, dans le Kongo Central, pour injecter vers Kinshasa. Gain espéré: 20% d’amélioration de la desserte. «Cette solution s’inscrit dans la vision du Chef de l’Etat Félix-Antoine Tshisekedi (…) Dans un mois nous aurons la solution», a assuré Teddy Lwamba, un jour plus tôt. Acheminement en trois semaines, «First Fire» dans le mois. «La SNEL s’engage dans un mix énergétique. Nous avons longtemps exploité que l’hydro et aujourd’hui nous allons sur des nouvelles sources», a-t-il ajouté.

A ses côtés, Moulay El Mehdi, vice-président de Karpowership, a confirmé: «L’idée c’est de pouvoir produire rapidement des électrons et de pouvoir les injecter dans le réseau (…) techniquement nous espérons faire le First Fire dans le prochain mois». Teddy Lwamba cite aussi l’expérience du Ghana avec les centrales flottantes et évoque d’autres pistes complémentaires comme le photovoltaïque. Mais, précise-t-il, leur mise en œuvre nécessitera des mécanismes de financement adaptés. En attendant, la priorité reste la réhabilitation d’Inga 1 et d’Inga 2 pour récupérer les capacités aujourd’hui indisponibles.

Le boulet financier et le recouvrement forcé

Le powership ne dit pourtant pas tout. Derrière la crise de l’eau, il y a une crise financière plus profonde. Devenue société anonyme en 2011, la SNEL SA doit se gérer comme une société commerciale. Elle en a toutes les charges, sans en avoir les recettes.

Premier boulet: l’Etat, son plus gros client. «25% de la consommation, c’est l’Etat», rappelle Lwamba. Or «les instances officielles ne paient pas». Deuxième boulet: l’abonné ordinaire. Excédé par les délestages, facturé au forfait qu’il y ait ou non du courant, il ne paie plus. Ça pèse sur les finances de l’entreprise.  Troisième boulet: «les raccordements frauduleux». Ceux qui accusent la société de laisser la ville à sec sont parfois ceux qui provoquent «une consommation gratuite du courant et la surcharge des cabines», faisant griller les transformateurs et les disjoncteurs. C’est pour casser ce cercle vicieux que Lwamba dégaine le second volet, coercitif. Dans son communiqué du 30 septembre 2026, la Direction Générale annonce à partir du 1er octobre 2026 le «recouvrement forcé et intensif de toutes les factures de consommation d’électricité restées impayées à ce jour». La SNEL demande de «payer sans délai lesdites factures uniquement à ses guichets contre acquits informatisés» et de «présenter les preuves de paiement des factures en cas de contrôle».

La sanction: «La persistance des factures impayées déclenchera immédiatement la procédure de coupure de la fourniture de l’électricité dont le rétablissement n’interviendra qu’après paiement de toutes les factures ainsi que les frais de rétablissement y relatifs».

On ne peut pas affréter un bateau de 135 MW pour assurer le temps long si ce qu’on produit est consommé gratuitement dans le temps court. Teddy Lwamba se donne un mois pour changer la donne. Un bateau pour assurer la jonction en attendant que les pluies ramènent l’eau, et le recouvrement forcé pour renflouer les caisses dans l’immédiat. Mais il pose la vraie question: veut-on une vraie société commerciale? Alors il faut subventionner l’électricité comme on subventionne le carburant. Sans quoi la SNEL restera une entreprise qui fait du commerce à perte, sommée d’éclairer gratuitement ceux-là mêmes qui l’accusent.

Tino Mabada

Doyen de la rédaction, Tino Mabada en est également le couteau suisse. Attaché à la rigueur journalistique, il suit avec une attention particulière les enjeux liés à la gouvernance, à la justice et à la vie publique. À travers ses reportages et ses analyses, il s'attache à fournir une information claire, contextualisée et fiable, contribuant ainsi à la mission d'AfricaNews : offrir une information crédible, vérifiée et sans filtre.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Bouton retour en haut de la page